24 Mai 2018
Ils sont à la mode en ce moment et une grande partie de la population se ruent sur les cinémas pour les voir. En démontre ce que rapporte le dernier film Avengers rien qu’aux Etats-Unis, 250 millions de dollars. Et quasiment tous le monde sur la planète semble avoir le plaisir de voir leurs films. Je parle bien sûr des super-héros.
Toutefois ce phénomène est-il si bénéfique et inoffensif ?
Il ne s’agit pas de cracher sur le genre et de jeter l’opprobre sur ceux qui regardent ce genre de film, après tout on peut y trouver quelques bonnes œuvres filmiques et même des chefs d’œuvres dans les comics. Il s’agit avant tout ici d’y voir quels en sont ici les intérêts idéologiques.
En premier lieu cela participe d’une hégémonie culturelle des Etats-Unis. Une hégémonie forte (car visible partout et tout le temps) passant par le cinéma, les dessins animés, les comics, etc. Que font les super-héros ? Ils construisent une nouvelle mythologie pour les enfants et adolescents où les héros (même repris de véritable mythologie) sont imprégnés de l’American way of life et défendent leurs conceptions face à tout un panel de méchants souvent caricaturaux. Il est inquiétant de voir que certaines personnes connaissent mieux la culture américaine par l’intermédiaire de ces films que leur propre culture, car cela signifie que la culture américaine avance par acculturation des cultures des autres pays. Toute autant inquiétante la corrélation que l’on peut voir entre l’interventionnisme militaire des Etats-Unis et certains films de super-héros. Ainsi dans les Avengers, nous avons des super-héros, la grande majorité sont américains, qui interviennent partout sur la planète au détriment des règles du droit international, entrainant beaucoup de dégâts, et créant parfois la nouvelle menace qu’ils doivent combattre (c’est l’intrigue du second film Avengers).
Ensuite, ces films sont faits à la chaîne avec les mêmes éléments, gimmicks, dénouements. On nie totalement le conflit réel des personnages au profit d’un manichéisme bon-méchant propre à ravir tous les enfants. Ainsi pas de personnages trop ambigus et encore moins d’évolution de personnage dans un monde plein de bruits et de fureur (1). Cela entraîne une pauvreté scénaristique sans nom. Alors pourquoi ce succès ? Ce n’est sans doute pas les seuls lecteurs des BD qui font les succès des films. En réalité il est très probable que ce soit dû à la même raison que le succès des émissions de télé-réalité, des émissions bas du front et autres séries télés moisis : un public exténué à la fin d’une journée de travail et qui ayant du « temps de cerveau disponible », va préférer regarder la dernière bêtise, qu’on lui propose allègrement, pour pouvoir se détendre, opposant au passage le fait de se cultiver et de se détendre.
Rappelons que les comics d’origine n’étaient pas neutres politiquement. Qu’on pense simplement à Captain America utilisé dès sa création comme revue de propagande dans la guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne nazie, ce que fera aussi son confrère DC avec Superman. Après-guerre, ils vont refléter l’anticommunisme des USA : qu’on pense aux origines d’Antman, qui décide d’enfiler des costumes moulants après la mort de sa femme une dissidente hongroise aux mains de la police de ce même pays, ou celle d’Iron man, dont les débuts se font en combattant les « infâmes » communistes vietnamiens. Nous pourrions rajouter les caricatures grotesques des personnages sensés représentés les communistes dans les comics, ou encore le fait qu’aucun personnage venant des pays de l’est n’est bon par nature, sauf s’il se range du côté de l’Amérique.
Enfin, pour ceux qui aiment ce genre d’histoires, rappelons-leur que Marvel et DC sont deux entreprises capitalistes comme les autres, qui se font concurrence pour faire du chiffre, et pas vraiment pour faire des histoires (2). Quiconque en a déjà lu sait qu’ils misent tous deux sur les personnages phares au détriment de nouveaux personnages, de nouvelles intrigues et d’un soupçon de développement. Et si développement il y a, notamment la mort d’un personnage important, celui-ci sera annulé l’année d’après par diverses méthodes qui coupent tout effet dramatique, comme si ces mondes, en plus d’être alambiqués, n’étaient finalement une sorte d’éternel retour, sans histoire. Enfin, nous pouvons parler aussi des nombreux plagiats des deux éditeurs l’un envers l’autre, ce qui ne fait que confirmer cette impression de remâcher.
Il nous faut, pour terminer, souligner quelque chose d'important. Les humains aiment se raconter des histoires, imaginer des mondes féeriques et fictifs. Et cela est tant mieux. Quels genre de révolutionnaires serions nous si nous blâmions tous ceux qui tentent de s'échapper d'un quotidien, rendu malsain par le capitalisme, en imaginant d'autres mondes ? C'est l'origine même de l'engagement de chacun d'entre nous.
Mais cela ne doit pas nous détourner de la situation concrète, au contraire. Nos rêves doivent alimenter notre détermination à changer les choses ici, dans ce monde bien réel qui ne sera pas sauvé du capitalisme destructeur par un quelconque super-héros, mais par l'action disciplinée et organisée des travailleurs et des peuples exploités. Passer du statut de spectateur passif à celui d'acteur de l'Histoire, de notre histoire, celle faite par les femmes et les hommes qui toujours voulaient en finir avec les injustices et l'exploitation, des plus vieux empires de l'antiquité, en passant par les monarchies féodales, jusqu'au capitalisme monopoliste d’État actuel et qui, dans certains pays réussirent et réussissent encore à faire trembler les tenants de cet état des choses soit disant imperturbable.
C’est à mes yeux comme si cette importante fraction du public, après avoir renoncé à appréhender la réalité de tous les jours, s’était donné comme mission de comprendre les univers tentaculaires, vides de sens, et finalement limités de D.C. Comics et de Marvel. Je considère qu’il est culturellement désastreux qu’un phénomène éphémère du siècle précédent prenne autant de place sur la scène culturelle, refusant de développer, au moment où elle accède à un rayonnement sans précédent, ses codes propres, adéquats et nécessaires. »