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Le coup d'Etat au Venezuela ou la grande imposture de la bourgeoisie

Le 23 janvier 2019, Juan Guaido s’est autoproclamé président par intérim de la République bolivarienne du Venezuela, prétendant destituer l’actuel président Nicolas Maduro dernièrement réélu avec près de 68% des voix.

Le putschiste trentenaire a immédiatement été soutenu par tout ce que la communauté internationale compte d’Etats libéraux : des Etats-Unis au Brésil en passant par l’Argentine, le Chili, le Guatemala, le Costa Rica et le Pérou. Donal Tusk, président du Conseil européen, a lui aussi soutenu l’opération, rapidement suivi par Emmanuel Macron qui a déclaré, non sans culot : « Je salue le courage des centaines de milliers de Vénézuéliens qui marchent pour leur liberté ». La presse bourgeoise, fidèle à ses habitudes, ne s’est pas distinguée dans ce concert de louanges, oscillant entre mensonges par omission et affabulations pures et simples. Dans toute les Etats bourgeois, il y a consensus : Nicolas Maduro, président de la République légalement réélu, doit laisser sa place aux séditieux, au nom du droit et de la démocratie.

L’argument mantra de la presse et des gouvernements bourgeois pour appuyer le coup de force de Guaido est d’évoquer les faibles taux de participations aux dernières élections présidentielles, qui rendraient de facto Maduro illégitime. Cela ne lasse pas d’étonner pour deux raisons : d’abord, le taux de participation de 46% ne dépareille en rien avec celui observable dans les démocraties bourgeoises. Il était ainsi de 55,7% pour l’élection présidentielle américaine de 2016, de 55,6% pour les élections législatives grecques de 2015, de 50,92% pour les élections parlementaires polonaises de 2015 et de 42,64% au second tour des élections législatives françaises de 2017. Qu’attend donc la communauté internationale bien-pensante pour demander la destitution de Trump, de Tsipras, des membres du parti Droit et Justice ou d’Emmanuel Macron ? En outre, ce taux de participation relativement faible trouve son explication dans l’attitude d’obstruction de l’opposition, qui n’a pas hésité à intimider par toutes sortes de moyens les potentiels électeurs de Maduro ; stratégie illustrée par la notoire fermeture du bureau de vote du quartier Mercedes, où se trouve le siège de l’ambassade de France. Dans les bureaux de vote restés libres, les citoyens vénézuéliens ont dû faire la queue pendant près de 6 heures pour pouvoir exercer leur droit de vote. La communauté internationale, prétendument aux aguets, n’a pu déceler aucune fraude de la part du gouvernement vénézuélien. Ayant fermé un œil pudique sur les exactions de l’opposition, elle n’a pu que valider les résultats de la présidentielle de 2018. Si les dernières élections étaient illégitimes, pourquoi Macron et ses alliés ont-ils pris la peine de reconnaître Maduro comme président légitime du Venezuela en mai dernier ? Pourquoi n’ont-ils pas immédiatement appelé à sa destitution ? Fallait-il vraiment que la deuxième moitié de l’année s’écoule pour prendre acte de la nature prétendument frauduleuse de l’élection ? On voit bien en définitive que l’argument de l’illégitimité des dernières élections présidentielles est cousu de fil blanc.

Cette tentative de déstabilisation s’inscrit dans une politique plus générale de droitisation du continent sud-américain, activement soutenue par le complexe militaro-industriel états-unien et par l’intégralité de sa classe politique.

Cette politique systématique d’instauration de gouvernements fantoches dans sa zone d’influence est une caractéristique de l’impérialisme américain, théorisée et revendiquée au XIXe siècle sous le nom de Doctrine Monroe. Ce que la Mittleuropa représentait pour l’impérialisme prussien, l’Amérique latine et les Caraïbes devaient le devenir pour les Etats-Unis. Au nom de la non-ingérence européenne dans les affaires du continent, une série d’interventions armées permettent d’instaurer des régimes favorables aux intérêts économiques des trusts et monopoles américains. Citons le cas emblématique de l’United Fruit Compagny qui dirige de facto le Guatemala et s’institue comme un Etat dans l’Etats en Colombie dans les années 1910. Cette politique impérialiste agressive ne s’embarrasse pas de considérations morales : bien souvent, les Etats-Unis favorisent le maintien au pouvoir de sanglants dictateurs, pourvus qu’ils fussent favorables aux intérêts économiques américains et hostiles au socialisme. L’exemple le plus célèbre est bien entendu celui d’Augusto Pinochet, dont le coup d’Etat contre le président légalement élu Salvador Allende est activement soutenu par les Etats-Unis et les économistes néolibéraux de l’école de Chicago.

Au Venezuela même, les Etats Unis trouvent leur champion en la personne de Marcos Pérez Jimenez, dictateur sanglant qui protège leurs intérêts géostratégiques et pétroliers tout en faisant montre d’un anticommunisme virulent. Ce sera également le cas de Romulo Betancourt, président du Venezuela de 1945 à 1947 puis de 1959 à 1964. Ces deux dictateurs se caractérisent par une politique économique favorable à la grande bourgeoisie vénézuélienne, au détriment des PME et a fortiori du prolétariat agricole et industriel, une grande bienveillance à l’égard des entreprises états-uniennes ainsi que par une grande agressivité à l’égard des communistes, qui subissent de violents massacres et dont le Parti est rendu hors la loi.

La donne géopolitique change du tout au tout avec l’élection d’Hugo Chavez en 1999. Anti-impérialiste et socialiste, ami de Cuba socialiste, le chef d’Etat entreprend une réforme agraire de grande envergure et accroît le contrôle de l’Etat sur l’entreprise pétrolière PDVSA, qui s’institue de plus en plus comme un Etat dans l’Etat. Cela déplaît fortement au président George W. Bush et aux milieux économiques américains. Une campagne de presse diffamatoire est lancée dans les médias américains, ainsi qu’au Venezuela. Les Etats Unis ne souhaitent rien tant que de chasser du pouvoir Chavez, qui contredit leurs intérêts et favorise une ligne anti-impérialiste en Amérique latine. En 2002, ils soutiennent donc la tentative de coup d’Etat de l’industriel Pedro Camora. Heureusement, la manœuvre échoue, grâce à de fortes mobilisations populaires en faveur de Chavez et à la fidélité de la majeure partie de l’armée. Autant dire que pour la population vénézuélienne, les récents événements n’ont malheureusement rien de nouveau.

Or, si le coup d’Etat est sans aucun doute éminemment contestable d’un point de vue politique, il ne faut pas négliger le fait que du point de vue même du droit bourgeois, il ne s’appuie sur aucune base constitutionnelle sérieuse. L’actuelle constitution vénézuélienne, qui est la vingt-sixième de son histoire, date de 1999. C’est la première constitution qui ait fait l’objet d’une ratification par référendum populaire dans l’histoire du Venezuela. Elle dispose en son article 138 que « toute autorité usurpée est illégale et ses actes nuls ». Or, nous avons vu que Nicolas Maduro, de l’avis même des observateurs nationaux, avait été élu sans fraude manifeste de la part du gouvernement (le gros de la fraude et de la violence venant au contraire de l’opposition de droite). Tout acte pris par Juan Guaido est donc, en l’état actuel des choses, parfaitement illégal et ne possède pas la moindre valeur juridique.

De plus, ses fonctions de président de l’Assemblée Nationale sont usurpées dans la mesure où la convocation d’une Assemblée Nationale Constituante, avalisée par la Cour de Justice vénézuélienne, a dépossédé l’assemblée issue des élections législatives de 2015 d’une partie de ses pouvoirs constitutionnels. En effet, la nouvelle assemblée constituante ayant pour mission la rédaction d’une nouvelle Constitution, elle dispose du « pouvoir de légiférer sur les sujets visant directement à garantir la préservation de la paix, la sécurité, la souveraineté, le système socio-économique et financier, les biens de l’État et la primauté des droits des Vénézuéliens ». Juan Guaido ne saurait donc être considéré comme légitime, ni en tant que président de la République vénézuélienne, ni même en tant que dirigeant de l’assemblée nationale puisque celle-ci ne détient pas le pouvoir de légiférer sur la souveraineté du pays.

Il faut encore ajouter que sur le plan pénal, le soutien manifeste que lui porte les Etats-Unis y compris d’un point de vue logistique (des articles parus dans le Wall Street Journal évoquaient l’organisation d’un coup d’Etat près de 6 mois avant la tentative de putsch de Guaido) qu’au niveau médiatique (moins de 6 heures après le putsch de Guaido, des panneaux à sa gloire recouvraient Time Square) constitue un délit de sédition, puni par l’article 129 du Code pénal vénézuélien de 26 ans d’emprisonnement. L’article dispose en effet que : « Quiconque, à l'intérieur ou à l'extérieur du Venezuela, entreprend, sans complicité avec une autre nation, toute tentative contre l'indépendance ou l'intégrité du territoire de la République, sera puni d'un emprisonnement de vingt à vingt-six ans.

La même peine sera appliquée si quelqu'un demande, gère ou impose, de quelque manière que ce soit, l'intervention d'un gouvernement étranger pour renverser le gouvernement vénézuélien. »

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