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JRCF

La formation politique selon LREM : infantilisation, technocratie et impérialisme (1)

 

Après nous avoir servi un cahier d’été particulièrement carabiné, le parti de Jupiter 1er souhaite nous former ! De quoi s’agit-il ? Les militants de ce parti ont créé une plateforme nommée Le Campus (étrangement, un terme provenant des Etats-Unis…) qui a pour but de dispenser des formations gratuites pour tous et d’aboutir à la création d’un citoyen averti. Actuellement il y en a deux, une sur la finance publique et une autre sur l’Union européenne, accessible à la fois au militant et à ceux qui voudraient s’inscrire pour accéder à la formation.

Pour certaines raisons qui nous sont propres, nous allons parler ici exclusivement de la formation sur l’UE.

Afin de rendre plus claire la lecture de l’article nous devons préciser que la formation (« microlearning) est divisée en quatre chapitre de 16 leçons en tout (sorte de sous-chapitre), elle-même divisé en notions, avec au début de chaque notion ce qu’ils ont appelé des « mise en bouche ».

Les adhérents d’En Marche sont-ils des enfants ?

Ce n’est pas de la perfidie mais la question que l’on peut se poser quand on lit les notions et mises en bouche, tant on est abasourdi par le vocabulaire utilisé. Et là il n’est pas besoin de faire des longs développements, citons quelques exemples :

 A l'intérieur du cours sur les Finances publiques

 

 

Et ajoutons-y les titres :

Et ainsi de suite… En soi cela est parfait pour présenter des « formations » qui se veulent moins être politiques que l’apprentissage de savoirs neutres idéologiquement : bref, c’est de la technocratie pure et simple, où l’on fait passer ses conceptions idéologiques pour du pragmatisme et du réalisme.

Les mises en bouche

Les mises en bouche portent sur des sujets variés comme, bien entendu, la célèbre déclaration de Victor Hugo en faveur des Etats-Unis d’Europe (comme grande association de colonisateurs). Il est inutile et fastidieux de parler de toutes, mais il y en a une en particulier qui nous a particulièrement choqué et qui portait sur la crise du Canal de Suez de 1956.

Le titre est déjà tout un programme ‘’Y a un nouveau un shérif en ville ‘’. Où l’on assiste à une prise de conscience.

« Eté 1956, Egypte, Le général Nasser proclame la nationalisation du canal de Suez. Reliant la Méditerranée et la Mer Rouge, c’est un passage commercial majeur. Sa décision ne fait pas que des heureux… Actionnaires principaux, la France et la Grande-Bretagne ne comptent pas perdre leurs bénéfices sans réagir ! 

« Ils envoient des troupes militaires en représailles et occupent une partie du canal. Les Egyptiens ne peuvent faire le poids face à ces deux puissances. Ils sont sur le point de plier lorsqu’une intervention inespérée vient les tirer de là… »

Alors deux petites remarques : 1) on passe sous silence la résistance égyptienne à l’envahisseur, préférant les présenter comme des pauvres gens du Tiers monde incapables de pouvoir se défendre et quémandant la grâce des puissances occidentales. 2) Etrangement la présence de l’armée israélienne dans les envahisseurs n’est pas envisagé…

Alors qui est le Shérif, le défenseur des nations opprimés ? « Les Etats-Unis ! Eh oui, contre toute attente, ce sont les Américains qui prennent la défense de l’Egypte en usant de pressions économiques. Un mois après leur arrivée et malgré leur supériorité militaire, Anglais et Français sont ainsi contraints de rentrer chez eux. Ils font la douloureuse expérience d’un nouvel ordre mondial, celui de la guerre froide. »

Vous remarquerez que l’URSS est absente alors qu’elle a rapidement soutenu Nasser et fait pression. Son nom n’est que prononcé au dernier paragraphe et pas pour rappeler son rôle dans l’affaire. Voilà un exemple, et ce ne sera pas le seul de la « formation », qui montre la vision impérialiste de ce parti quasi-monarchiste.

 

 

 


Les notions

Il y a en tout dans la formation quatre chapitres de quatre leçons chacun. Nous ne traiterons pas point par point toutes les notions, car elles ne sont pas forcément fausses (surtout au niveau du droit) et que l’auteur de l’article ne prétend pas avoir toutes les connaissances pour répondre de manière critique à chacune des « leçons ». Toutefois, nous allons voir au moins six sujets d’importance.

 

  1. La construction européenne : le mythe En Marche et la réalité.

 

C’est le chapitre 1. Il commence bien sûr par les précurseurs de l’Europe dans lequel on retrouve Kant et… deux défenseurs de la monarchie, Georges de Podiebrad de Bohême et l’intendant Sully ! Ensuite on passe à la partie « Fini les revanches », où l’on nous parle des Résistants qui pensent à la coopération entre tous les pays. Certes c’est vrai, mais pas forcément limité à un continent (ou plutôt dans le cas présent à une partie de continent), ni forcément sur des bases capitalistes. Et puis en termes de coopération, la plupart des pays de l’ouest sont d’accord, mais contre les Soviétiques ! On nous dit qu’aussi il faudra éviter grâce à la coopération la montée du nationalisme, ce qui est une façon commode de passer sous silence la façon dont les industriels ont fait monter ce nationalisme pour lutter contre le communisme.

Après un petit récapitulatif sur la première organisation réellement européenne qu’est le Conseil de l’Europe, on nous parle de ‘’saint’’ Jean Monnet, le « Citoyen sans frontière » comme le rappelle le titre de la partie qui lui est consacrée. Qui aurait dès 1920 alerté sur le danger que représentait d’exiger de l’Allemagne vaincue des réparations financières trop lourdes. Lui toujours qui aurait cherché en 40 une union France-Grande Bretagne pour vaincre l’Allemagne nazie avant que Pétain n’arrive au pouvoir. Après cela on zappe totalement le fait qu’il ait tenté de saper la mise en place de la « France libre » dirigée par De Gaulle, ce qui a sans doute à voir avec la haine que vouaient les Britanniques et les Américains à ce militaire un peu trop indépendant. Après-guerre, Monnet convainc le ministre des affaires étrangères Robert Schuman de la nécessité d’un rapprochement économique avec la RFA. Le seul problème c’est que c’est en réalité un projet plus ancien : en effet le 30 mai 1926 un « Comité Franco-Allemand de Documentation et d’Information » est constitué, rassemblant plusieurs industriels des deux pays, comme Bosch. Et de la constitution de ce cartel, Aristide Briand de dire :

« Pour que l’Europe soit prospère, il faut que la paix règne entre la France et l’Allemagne, c’est-à-dire que des éléments de concorde se développent. Parmi ces derniers, je n’en vois pas de plus importants que les liens économiques et commerciaux qui doivent s’établir entre les industriels des deux pays ; au lieu de se concurrencer et de se combattre, elles doivent s’entendre et travailler en bonne harmonie »

Rajoutons que ce plan avalisait en réalité la supériorité économique du Reich qui disposait de 40, 45% des quotas de production contre 31, 8% pour la France. (1)

Revenons à Monnet : toujours selon En Marche, il comprend que l’instauration d’un marché économique commun, sans douane, « bien que trop libéral à son goût », est une étape nécessaire pour intéresser l’Allemagne et les Pays-Bas. Est-ce que ses liens avec la Banque Lazard et le trafic d’alcool prohibé avait un lien ? Ses liens lui ont-ils fait comprendre le "bien fondé" de la manœuvre ? Il y a, nous pensons, plus qu'une aberration dans cette présentation, mais aussi une image construite qui sert la propagande macroniste : ainsi malgré ses envies contraires, le pauvre Jean Monnet devait bien ce montrer pragmatique et réaliste, et passer par un projet ultra-capitaliste pour faire avancer le projet de la paix... Ainsi nous revenons à la négation de la politique au profit d'une technocratie faussement neutre mais vraiment au service d'une classe.

Ensuite, nous voilà à la Communauté économique du charbon et de l’acier qui crée un marché commun du charbon et de l’acier sans droit de douanes. Nous le savons dans la propagande européiste on invoque souvent comme raison de la création de la CECA, une volonté de paix car en contrôlant ces deux matières on contrôlait la fabrication des armes. On pourrait déjà objecter que plus qu’une alliance économique, cela fait partie de la coopération de l’Europe de l’ouest largement soutenue par les Américains pour lutter contre le communisme. Deuxièmement, les institutions de la CECA sont les précurseurs des institutions de l’UE, notamment en ce qui concerne la technocratie, l’organe dirigeant de la CECA, la Haute autorité étant formé comme la Commission de représentants ‘’indépendants’’ du pouvoir des Etats ; en soi le règne des experts « pragmatique » au détriment de la politique. Détail amusant si l’on peut dire, non rappelé par LREM, quand Robert Schuman fait son fameux discours le 9 mai 1950 pour présenter le projet, le Conseil des ministres venait à peine de connaitre l’existence du projet. Car en effet, cette fameuse union dont on nous vante tant les mérites, s’est faite dans le secret le plus total et dans la volonté délibérée de ne pas s’exposer devant l’opinion publique. CETA à l’appui, cette méthode n’a rien perdu depuis… Troisièmement, un certain nombre de ceux qui ont fait le projet ont un lien avec les Etats-Unis. Et pour cause si le projet est resté secret pour les parlementaires français il ne le fut pas pour le Secrétaire d’Etat américain Dean Acheson, grand ami de Jean Monnet, qui a pu même faire des critiques sur le projet et ‘’l’améliorer’’. (2) (3)

On passe sur certains des « papas » de l’Europe actuelle comme Paul-Henri Spaak et Winston Churchill et sur les premiers pays de la CECA (RFA, France, Italie, Benelux).

Ensuite vient la Communauté européenne de défense (on le verra plus tard mais cette communauté est d’actualité). C’est un projet qui visait notoirement le réarmement de l’Allemagne, soutenu par les Etats-Unis pour lutter contre le socialisme, et qui fut un échec, échec qui est présenté par LREM comme de la responsabilité des députés français trop effrayés de voir leur pays perdre son rang. En réalité, contrairement à la CECA, le projet de la CED était largement connu et largement détesté, car d’une part, ce projet constituait une atteinte à la souveraineté de l’Etat en reconnaissant et avalisant un plan décidé et voulu par les USA, donc à reconnaître sa domination, et à réarmer un pays qui n’avait pas mené jusqu’à son terme la dénazification. Rappelons aussi que c’est notamment grâce au militantisme des communistes français que le projet fut rejeté.

En 1957, les Etats signent le traité de Rome qui créé la Communauté économique européenne et la l’Euratom (nucléaire). Sur le premier le parti macroniste nous dit qu’elle prône quatre libertés : la libre-circulation des personnes, la libre-circulation des marchandises, la libre-circulation des services et bien entendu la libre-circulation des capitaux. A tout hasard, ce qui n’est pas rappelé par eux c’est que ce sont des groupes financiers qui sont à l’origine du projet. Les conséquences de la CEE : l’abaissement des droits de douane, libre-circulation des marchandises et des capitaux qui permettent aux bourgeois de faire jouer les différentiels en matière de protection sociale et de condition fiscale, la pénétration des Etats-Unis sur le marché européen, prépondérance de l’industrie allemande au détriment des autres notamment. (4)  

On va passer sur l’autre grand ‘’saint’’ des européistes, Jacques Delors, pour lequel on met en avant son engagement passé dans le syndicalisme (à la CFTC). C’est lui qui est (avec les grands groupes capitalistes), l’un des promoteurs de l’Acte unique de 1986. Celui-ci a comme objectif la création d’un marché commun, qui selon LREM a permis la création d’emplois (où ça ? Permettent-ils de vivre décemment ?) et une baisse de prix pour les consommateurs comme dans la téléphonie mobile. Ils rappellent aussi la volonté affichée d’avoir une politique environnementale et de donner des subventions à certains Etats pour pouvoir faire face à la concurrence agricole d’autres pays de la Communauté.

La chute du Mur de Berlin arrive, bonne nouvelle européiste, mauvaise pour les Ossies. En 1992, les européistes cherchent à dépasser (du moins c’est ce qui est évoqué) la vision utilitariste de l’Europe et à passer à une plus grande intégration. Le traité de Maastricht est signé cette année, après avoir été accepté par référendum en France grâce à une forte propagande. L’Union européenne est créée et envisage une monnaie commune. Dans les promoteurs de Maastricht et de ceux qui ont permis le traité on retrouve des experts issus de la Table ronde des industriels. Cette organisation créée à l’initiative de deux commissaires européens, Otelli et Davignon, regroupe des représentants de grosses entreprises européennes qui cherchent à diminuer les coûts de transaction et à avoir un marché de taille européenne.

Passons sur les règles de décision et sur les institutions de l’Union européenne car ce qu’ils disent n’est pas forcément faux et puis d’autres ont déjà été capables de faire de très bonnes critiques sur ces sujets. 

Nous passerons sur une critique des biens faits de l'euro, nous conseillons simplement la lecture des articles suivant :

Le déficit commercial et l’Euro

EURO

Quand et comment sortir de leur maudite monnaie unique ?

« Comment préserver l’idéal d’unité de l’union ? » C’est ce que demande l’une des notions. Et pour y répondre on a deux projets, celui de Jean-Paul II et celui de Vaclav Havel. Le premier « s’inquiète de voir l’UE transformée par un excès d’économie et un déficit de culture… Surtout, ce pape polonais redoute que les démocraties de l’Est soient reléguées au second plan. Il utilise cette image très forte : l’Est et l’Ouest sont les deux poumons de l’Europe, qui doivent respirer à l’unisson. » C’est vrai lui qui a vu son pays, la Pologne, retrouver le capitalisme le plus sauvage, qui aujourd’hui sert soit de pays à main d’œuvre à bas coût, soit de main d’œuvre exportable à bas coût, ou encore de terreau de la réaction et de l’anticommunisme. Et le second d’inviter « les Européens à rester fidèles à leurs valeurs, notamment démocratiques plutôt que de chercher à conquérir le monde ! » Quand a-t-il dit ça ? Avant ou après avoir soutenu la croisade de Bush en Irak en 2003 ?

Nous en arrivons finalement aux « Non » de 2005 à la Constitution européenne Français et Néerlandais. Au moins on peut faire grâce aux militants d’En marche d’avoir un peu évolué sur leur langage et d’éviter de nous ressortir certains clichés, c’est-à-dire qu’on ne nous parle pas de la xénophobie des peuples mais du fait que l’Union européenne a été faite et s’est imposée sans être portée par le peuple (avec un extrait du discours de Macron de Septembre 2017 à Athènes).  En revanche de là à dire qu’avec Macron on va passer à une vraie Europe des peuples…. D’autre part on pourra remarquer que le caractère fondamentalement antidémocratique du traité de Lisbonne n’est pas dénoncé, on déplorera simplement qu’il a « un caractère moins fort et solennel que le projet de traité constitutionnel ».  Et pour finir l’Europe est désormais fragilisée et a peur de prendre des initiatives. Heureusement, son sauveur a été élu…

Sur le Brexit on leur fera aussi grâce de moins de condescendance pour les Britanniques. Pour une bonne analyse du Brexit, nous vous conseillons le site Initiative communiste

 

  1. Tiré de L’idéologie européenne, 2008, par Aymeric Monville, Benjamin Landais et Pierre Yaghlekdjian.
  2. C’est Jean Monnet qui le dit dans ses Mémoires, page 436-437.
  3. L’idéologie européenne, page 34-35.
  4. Ibidem, p. 47-49.

 

A suivre...

 

 

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