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JRCF

Le capitalisme de plateforme (1/2) : les sources

Dans un passé proche, une sorte de rêve merveilleux nous était compté par tous, médias, « intellectuels » au service du patronat, la grande bourgeoisie et tant d’autres personnes intéressées, sur la nouvelle organisation du marché du travail. Pensez donc ! Maintenant, tout le monde pourrait être son propre patron, un self-made-man ! Comment ? Essentiellement grâce au développement d’internet et de certaines plateformes, qui abolissaient la barrière entre l’usager et le fournisseur, voire attaquaient carrément la propriété privée en permettant le partage d’informations et de produits plus rapidement, tout en restant dans une organisation économique de type capitaliste. En somme, un capitalisme de plateforme.

Essentiellement, ce doux rêve ne s’est pas réalisé. Au contraire, le rêve de la nouvelle organisation économique sans propriété privée s’est heurté à l’apparente monopolisation de certaines plateformes à l’instar des GAFAM sur des secteurs importants du marché, ainsi qu’à des pratiques répandues d’évasion fiscale. Quant à l’organisation du travail, dont on disait qu’elle serait idyllique ou « gagnant-gagnant » pour travailleurs et patrons, les désirs sont bien loin de la réalité, l’intensification du travail, un contrôle accru via les applications, la compression salariale et la sous-traitance à outrance étant des cas typiques des plateformes, lorsque ce n’est pas des pratiques délétères comme les bracelets électroniques Amazon[1]. Sur les fameux entrepreneurs libres d’eux-mêmes[2], cette fiction est tombée en désuétude face à des plateformes pouvant retirer manu militari un individu de ses services, sans discussion, et baisser le prix du travail de la même façon, tout en contrôlant l’activité des travailleurs, comme le font Uber et Deliveroo, ce qui a mené à des grèves un peu partout dans le Monde, dont en France[3].

Qu’est-ce que ce capitalisme de plateforme ? Quel est son fondement ? D’où vient-il ? A-t-il un avenir ? Autant de questions assez peu posées par les marxistes[4] et auxquelles nous allons essayer d’apporter quelques réponses.

 

La matière première de ce capitalisme : les données

 

Tout d’abord une plateforme, bien que la notion soit assez floue, nous pouvons la définir comme une sorte de logiciel, une application informatique ou un système d’exploitation. Lorsqu’on parle de plateforme ici, c’est forcément lié au numérique. Le capitalisme de plateforme se forme autour de l’utilisation d’une matière première particulière : les données.

Afin d’être plus précis, une donnée c’est la représentation d’une information dans un programme. Par définition, afin d’exploiter des données, cela implique un enregistrement de celles-ci, donc un moyen de pouvoir les capter, puis un support pour les stocker. Ce n’est pas tout, car enregistrer et entreposer les données c’est une chose, mais cela n’a pas de valeur en soi. La matière brute exploitable est certes là, mais elle est éparpillée et inutilisable -ou difficilement- sous cette forme. Il faut donc aussi avoir les moyens technologiques et humains pour analyser ces données, et c’est ce travail d’analyse qui donne toute la valeur aux données.

Ce dernier point amène à un véritable débat sur la création de données sur internet : l’utilisateur est-il de la main d’œuvre gratuite pour ces plateformes ? L’économiste Dallas Smythe s’avisait dans les années 70 que le spectateur de la télévision était un travailleur, car la marchandise présente, l’audience, était créée par les téléspectateurs, absolument non rémunérés pour ça. Certains auteurs de reprendre cette théorie au sujet d’internet[5] : en mettant un j’aime, en faisant un tweet, en créant un profil, ou encore en cliquant sur un lien, nous créons une information exploitable par des entreprises comme Google, Amazon ou Facebook. C’est ce qu’on appelle du travail numérique, méritant d’être rémunéré ou a minima réintégré par la collectivité dans le cadre d’un impôt. Le problème de cette théorie, comme l’avance le spécialiste de l’économie numérique Nick Srnicek, c’est que la plupart de nos interactions sur internet ne sont même pas intégrées à un processus de valorisation économique, raison pour laquelle nous assistons à une concurrence accrue entre entreprises pour l’élaboration des plateformes[6]. La « main d’œuvre » dont nous parlons n’est même pas à l’origine de la moitié des sources de données récupérées par les dites entreprises[7]. De plus, ce ne sont pas les données en elles-mêmes mais leur traitement qui intéresse les entreprises, c’est avec ça qu’elles peuvent faire du profit, ce qui explique sans doute pourquoi les « travailleurs du clics » (ou turkers)[8] sont classés plus facilement parmi la catégorie de travailleurs, tandis que le terme plus large de « travailleur numérique » et désignant tout usager, fait encore débat. L’auteur de ces lignes penche pour la seconde hypothèse.

Autre conséquence de cette exploitation des données, c’est la mise à mort de la vie privée. En effet, à partir du moment où la source de profit des entreprises a pour origine les informations récoltées sur internet, l’objectif étant (pour les plateformes publicitaires par exemple) de revendre ces informations à des annonceurs ou de cibler plus efficacement un acheteur, les entreprises vont scruter chaque information permettant de se faire une idée du client. Le fait que les entreprises puissent aussi vendre ces données à des gouvernements tentés de surveiller leurs concitoyens et ceux d’autres pays ne change rien à l’affaire, c’est l’organisation économique du capitalisme de plateforme qui amène à la fin de la vie privée. Les efforts de moralisation du capitalisme, y compris par certains possédants, ne changeront rien.

Revenons maintenant au doux rêve dont nous parlions en introduction : la fin de la propriété privée grâce à internet ! Nous assistons au contraire à un processus de monopolisation du secteur par quelques grandes entreprises, dont les fameuses GAFAM. La grande idée avancée ces dernières années pour annoncer le bouleversement de l’organisation de l’économie, mais pas la fin du capitalisme, c’est la possibilité grâce au numérique de trouver certains produits sans besoin d’intermédiaire et presque gratuitement. On pense souvent à toutes l’industrie de la culture, comme la musique et le cinéma, et ce sera d’ailleurs l’objet d’un point de l’article (plateforme de produit). Or, à quelques exceptions près où le marché est plus volage et la concurrence bien plus rude, les sociétés investissant dans un terrain particulier ont tendance à devenir hégémonique. C’est le système du « premier prend tout », c’est-à-dire que le premier débutant sur un nouveau marché à naturellement tendance à le monopoliser, surtout grâce à l’effet de réseau « où l’utilité d’une plateforme croît avec le nombre d’utilisateurs »[9]. Prenons un exemple concret, si vous cherchez un moteur de recherche internet afin de pouvoir trouver facilement certaines informations, vous allez immédiatement aller voir le plus utilisés par vos amis, connaissances, collègues, etc, et sans doute aujourd’hui ce sera Google, car s’il existe encore des moteurs de recherche à la marge, Google est devenu la référence ayant écrasé ses concurrents. Autre exemple, si vous cherchez à obtenir un emploi et à vous inscrire dans un réseau professionnel, quel réseau social allez-vous choisir ? Un réseau professionnel peut-être plus spécifique et n’utilisant pas vos données abusivement ? Ou bien le réseau Linkedin dont les utilisateurs sont nombreux ? Là encore, à moins d’être entreprenant ou militant, la majorité des personnes se tourneront vers Linkedin. Cette hégémonie par effet de réseau est caractéristique du capitalisme de plateforme. 

Nous ne disons pas que la concurrence est annulée – au contraire la concurrence reste accrue, mais il existe une évolution naturelle vers le monopole[10]. Cela ne signifie pas que par suite d’évolutions technologiques les monopoles ne puissent pas disparaître ou changer de main, toutefois une hégémonie dans un domaine et dans le financement des innovations permet d’avoir une longueur d’avance sur les concurrents, à l’instar de Google qui laisse fuiter des informations sur son processus logistique lorsqu’il est sûr d’avoir pris une longueur d’avance sur ses concurrents.

Google, un exemple typique d'entreprise utilisant une plateforme numérique

 

Comment ce capitalisme s’est-il développé ?

 

L’origine du capitalisme de plateforme vient des Etats-Unis et de la désagrégation du modèle économique d’après seconde guerre mondiale[11], celui du modèle tayloriste et de la concentration des ouvriers dans une usine, avec des syndicats forts protégeant les salariés. C’est aux environs des années 70 avec la fin des accords de Bretton-Woods et une crise de surproduction et de surcapacité, entraînant une pression à la baisse sur les prix des produits manufacturiers que les Etats-Unis commencèrent à ne plus être rentables. La première tentative pour remédier à ce problème fut l’application à la production du toyotisme japonais, c’est-à-dire décomposer le travail en une série de tâches élémentaires afin de réduire au strict minimum les entraves et le temps d’arrêt dans la chaîne de production. L’émergence de logiciels sophistiqués pour gérer l’approvisionnement et la disponibilité des produits facilita cette conversion. Les produits devenaient moins standardisés et plus sur mesure pour certains consommateurs. Cette réorganisation n’empêcha pas les concurrents de l’époque (Allemagne, Japon et les tigres asiatiques) de devenir plus compétitifs que le pays de l’Oncle Sam.

Inutile de le rappeler mais l’un des autres moyens pour améliorer la rentabilité fut de s’attaquer au pouvoir des syndicats dont les adhérents chutèrent. C’est aussi dans les années 70 que commença à se développer la sous-traitance pour les petites productions de consommation.

Avec les années 90, le secteur des technologies de l’information et des communications connu un essor fulgurant permettant de délocaliser bon nombre de services. Internet venait juste d’être commercialisé. Le boom du point-com des années 90 a quelque peu ralenti la chute des économies productives. Nous devons reconnaître surtout qu’il a mis en place l’infrastructure de base de l’économie numérique. L’époque est marquée par une forte spéculation financière, stimulée en retour par des quantités énormes de capital-risque[12] et par les niveaux élevés de valorisation boursière. Le secteur des télécommunications devient vite le débouché favori du capital financier à la fin du Vingtième siècle. C’est environ 50 000 entreprises créées pour commercialiser internet grâce à des investissements de plus 256 milliards de dollars et à leur apogée, c’était 1% du PIB américain investit par le capital-risque dans les entreprises de technologies[13].

Ces entreprises n’étaient pas rentables et ne devaientt ces investissements qu'à la stratégie de croissance avant profits : ainsi les investisseurs pariaient sur l’éventuelle domination des entreprises lorsqu’elles mettraient la main sur le marché.

En 1998, une bulle spéculative finit par éclater malgré une série de mesures d’urgence de la Banque centrale américaine (FED) pour réduire le taux d’intérêt. Afin d’éviter d’aggraver le déficit public, il fut décidé de laisser les financiers financer les secteurs de l’économie en difficulté. Les investissements dans les entreprises du point-com ont permis de prolonger la bulle spéculative jusqu’en 2000, lorsque le marché boursier a atteint son sommet, la valeur des sociétés ayant été surévaluées et les projections faites par les investisseurs bien inférieures aux résultats. Et pourtant la même politique économique et monétaire fut maintenue après le krach de 2001. Lorsque la crise survenue en 2008 avec la disparition de Lehman Brothers et des plusieurs fonds spéculatifs, les Etats-Unis se sont retrouvés avec une dette énorme.

Afin de raviver leurs économies stagnantes, les pays développés se sont tournés vers la politique monétaire, notamment le quantitative easing où une banque centrale crée de l’argent pour acheter une série de produits aux banques. L’idée étant de retrouver une sorte de « canal de rééquilibrage des portefeuilles ». Il fallait bloquer ou restreindre l’offre d’un actif permettant d’affecter la demande d’autres actifs. Une baisse de l’offre en obligations d’Etat devrait faire augmenter la demande pour les autres actifs financiers, devant du même coup diminuer la dette des entreprises, ce qui devrait assouplir le crédit et faire monter le prix des actions, et conséquemment la consommation.

La mobilité des capitaux telle que constatée aujourd’hui a favorisé l’émergence de marchés financiers puissants et ainsi permis de renforcer la spéculation déconnectée de la sphère productive. L’explosion des technologies a permis aux employeurs de remodeler profondément l’organisation de leurs entreprises, quitte à procéder à des externalisations et de rendre plus floues les frontières de l’entreprise. Il faut ajouter à cela que beaucoup d’entreprises, dont celles utilisant des plateformes, organisent une grande thésaurisation s’accompagnant d’une évasion fiscale à grande échelle.

 

[1] « Homme ou esclave ? » Amazon dépose le brevet d’un bracelet électronique pour les salariés », Le nouvel Obs, 3 février 2018.

 

[2] « Les travailleurs uberisés sont-ils indépendants ? », JRCF, 8 mai 2019.

 

[3] « Reportage dans la manifestation des livreurs Deliveroo à Paris », Pôle de Renaissance Communiste en France, 12 août 2019.

 

[4] Il existe l’excellent ouvrage de Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme : L’hégémonie de l’économie numérique, dont l’auteur de ces lignes s’est beaucoup servi.

 

[5] « Données personnelles, une affaire politique », Pierre Rimbert, Le monde diplomatique numéro 750.

 

[6] Capitalisme de plateforme, page 59.

 

[7] Ibid. page 59 : « D’un point de vue général, la « main d’œuvre gratuite » ne représente qu’une partie de la multitude de sources de données dont dépendent des entreprises comme Google, qu’il s’agisse de transactions économiques, de données recueillies par les capteurs de l’internet des objets, de données provenant des entreprises ou de l’Etat, (…) ou encore de la surveillance privée et publique ».

 

[8] « Les « travailleurs du clic » et l’économie », JRCF, 17 juillet 2019.

 

[9] Emmanuel Reich, « Mondialisation et Révolution numérique et emploi », Colloque 6 décembre 2016 (CGT sociétés d’études) : « L’impact du numérique sur l’emploi et le travail ».

 

[10] A l’instar de ce qu’expliquait Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme.

 

[11] C’est l’objet du premier chapitre du livre Capitalisme de plateforme.

 

[12] Capital-risque : branche du capital investissement consistant à prendre des participations dans des sociétés non cotées n’ayant pas encore trouvé leur point d’équilibre, par exemple les start-ups ayant besoin d’argent.

 

[13] Capitalisme de plateforme, page 26.

 

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