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Cercle Henri Barbusse : L'écologie à la lumière du marxisme-léninisme

Il n'existe aucune impossibilité entre le communisme et l'écologie, ce serait même le contraire. Au fond l'écologie ne peut se réaliser dans le régime de prédation qu'est le capitalisme, le seul moyen de mettre en place une vrai politique écologique, c'est dans la mise en commun des moyens de production. Bref, dans le communisme.

C'est ce que démontre cette très bonne brochure du Cercle Henri Barbusse de culture ouvrière et populaire (l'original ici)

 

L'ÉCOLOGIE À LA LUMIÈRE DU MARXISME LÉNINISME
 
 
 

 

 

 

Il est désormais évident qu’au-delà même de nos conditions de travail, nos conditions de vie se dégradent, pendant que celles des riches s’améliorent continûment : Ils mangent des produits bio, des repas équilibrés, font du sport et entretiennent leur métabolisme, allongent considérablement leur longévité, quand chez nous les maladies cardiovasculaires, les cancers, l’obésité, les déséquilibres psychiques et physiologiques explosent.

Cette détérioration de nos conditions de vie est directement liée au « productivisme »[1] capitaliste, à commencer par l’agriculture intensive fondée sur les pesticides et les engrais chimiques qui dégradent la fertilité des sols, et au développement anarchique et court-termiste d’une industrie en crise structurelle et généralisée. Il est clair pour des marxistes qu’aussi longtemps que la bourgeoisie nous fera payer sa crise, elle nous en fera aussi payer les conséquences environnementales ; le surgissement des luttes liées à la protection de l’environnement et de nos conditions de vie à gauche plutôt qu’à droite en est l’indicateur logique : Nous luttons pour notre émancipation au et par le travail, mais aussi plus largement pour notre épanouissement au sein d’un monde qu’il faut aussi protéger des méfaits du capitalisme parvenu à son stade suprême. Et si le travailleur isolé, comme Marx l’indiquait déjà, ne ressent pas immédiatement le rôle historique de sa classe dans la nécessité d’abattre le capitalisme qui ruine nos santés et nos vies, s’il faut pour cela une conscience de classe collective et un parti organisé, il ressentira peut être encore moins spontanément cette même nécessité face au péril que le système fait encourir aux générations futures de travailleurs par une destruction potentiellement irréversible de l’environnement.

« Aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement » écrivait Karl Marx dans l’Idéologie Allemande, et c’est à ce titre qu’une connexion naturelle, politique, naît des luttes contre le capitalisme depuis quelques décennies. Mais, cette connexion, dans un contexte de recul idéologique et politique du mouvement communiste, née des aspirations historiques de la classe ouvrière contre les effets les plus immédiats, les plus sensibles du capital, peut engendrer dialectiquement un frein idéologique contre lequel il nous faut également lutter, à la lumière de la théorie marxiste, mais aussi sur la base de l’expérience socialiste en URSS jadis et aujourd’hui, dans une moindre mesure (mais toujours significative) à Cuba socialiste.

 

Ainsi, que le vert se joigne au rouge sur les drapeaux de la gauche actuelle traduit à la fois un pas en avant dans l’unité du front militant anticapitaliste et une sorte de malentendu politique que ni les écologistes ni à vrai dire les communistes ne semblent vouloir dissiper. La relative jeunesse de l’écologie politique comme sa base sociale expliquent en partie pourquoi son caractère anticapitaliste ne fait qu’émerger aujourd’hui. Mais la disqualification des illusions liées au « capitalisme vert », la tendance à la « marxisation » de ce qu’on a coutume d’appeler écosocialisme sont des évènements récents et encore largement inachevés.

 

LES COMMUNISTES, DES « PRODUCTIVISTES » ?

Le mouvement communiste de son coté semble s’accommoder d’une position défensive, y compris sur le plan théorique, face à ce nouvel élan social-démocrate « vert », quand il faudrait au contraire prendre l’avantage et lutter sur le front des idées en s’appuyant sans complexe sur l’héritage soviétique. Car celui-ci fut non seulement théorique mais aussi dans une large mesure pratique. Si nous prenons la peine de rappeler quelques évidences historiques, il est en totale contradiction avec les préjugés que peuvent en avoir les militants « verts » d’aujourd’hui.

L’URSS fut jusque dans les années cinquante, soit pendant plus de trente ans, le pays le plus avancé du monde dans le domaine de l’écologie, non seulement dans ses capacités à protéger l’environnement mais aussi dans ses choix de techniques agronomiques, et ce ne fut pas un hasard. Les tenants de l’écosocialisme le concèdent eux-mêmes : seul le socialisme, triomphant de l’anarchie de la production et de la propriété privée caractérisant le système capitaliste, peut gérer correctement et harmonieusement la production agricole et la défense de l’environnement à l’échelle de tout un pays.

Si l’écologie politique tente par tous les moyens de se démarquer d’un marxisme jugé « productiviste » voire « prométhéen »[2], il s’agit ici de démontrer en quoi, du point de vue théorique, historique, le socialisme est bien le « stade suprême »[3] de l’écologie, et non son rival politique.

Les bases politiques de l’écosocialisme rappellent curieusement les premières formulations anarchistes et socialistes utopiques du dix-neuvième siècle : Il s’agit d’en dépasser l’apparente contradiction productivisme – environnementalisme, car la nécessité de développer la production agricole et industrielle pour répondre aux besoins d’une Humanité en pleine croissance démographique, ne s’oppose pas forcément à la « Nature » : A l’instar des canuts lyonnais qui, aux premiers temps du prolétariat en lutte, s’attaquaient aux machines-outils accusées de détruire l’emploi, les écologistes détournent la contradiction bien réelle existant entre Capital et Nature au profit d’une très idéaliste et indépassable contradiction Nature – Progrès technique.

Imparfaitement sans doute et avec les limites qu’imposait l’encerclement impérialiste, seuls les soviétiques ont proposé des techniques permettant de dépasser cette contradiction entre Capital et Nature sans cette nostalgie pré-industrielle petite-bourgeoise qui caractérise l’écologie d’aujourd’hui.

On objectera bien sûr Tchernobyl, la mer d’Aral, la pollution des sols moldaves au DDT… Mais c’est une méconnaissance de l’histoire encouragée par l’Occident, qui empêche les communistes de rétorquer ou qui les cantonne à une attitude défensive ou nihiliste, dont les arguments sont le plus souvent inefficaces. Il faut le dire clairement ; on n’imposa que tardivement à l’URSS l’agriculture intensive et le recul que l’on connaît en matière de protection de l’environnement. C’est en particulier à partir de Khrouchtchev, et pas avant, qu’on choisit, en dépit de la théorie marxiste-léniniste qui avait cours jusqu’alors, de rivaliser avec les Etats-Unis d’Amérique « triomphant » par les mêmes méthodes et les mêmes règles. A partir de cette époque le camp socialiste s’aligna ouvertement et résolument sur les tendances capitalistes d’agriculture intensive court-termiste et destructrice des sols.

 

INCONSÉQUENCE DU RÉFORMISME « VERT »

Les écosocialistes reprochent au communisme qu’ils prétendent dépasser, d’avoir déduit d’une lecture biaisée de Marx et Engels leur « productivisme » outrancier, ressemblant au final à celui des capitalistes. Mais cette critique « décroissante » de Marx n’est pas nouvelle, et si elle se démarque aujourd’hui clairement des illusions du « capitalisme vert », l’ennemi identifié serait moins la bourgeoisie en tant que classe qu’une nature humaine intrinsèquement irresponsable face au progrès technique. On finit par glorifier le modèle des petites communautés autosuffisantes et repliées sur elles-mêmes, une sorte de retour fantasmé à l’époque des phalanstères, voire au communisme primitif.

Si ce modèle n’est pas en soi absurde dans le stade qu’on appelle Communisme (disparition finale de l’Etat suite au travail politique du prolétariat lors de l’étape transitoire du socialisme), il faut rappeler que l’atteindre sans transition, partant d’un système capitaliste de lutte de classe, est par définition impossible. C’est ici que se distinguent fondamentalement les communistes des anarchistes ou des sociaux-démocrates se réclamant de l’écosocialisme, pour qui l’étape du socialisme (dictature du prolétariat) n’est visiblement ni nécessaire ni souhaitable.

Il faut noter d’ailleurs que parallèlement, des courants fascistes (autour du mouvement « Egalité & Réconciliation » et autres « survivalistes » en particulier) profitent opportunément de cette nouvelle mode écolo aux accents anticommunistes et malthusiens pour y proliférer en mythifiant la « Nature » et sa spiritualité, nostalgiques du féodalisme, du corporatisme, de ses prétendus équilibres sociaux et naturels immuables aujourd’hui profanés par les « magnats de la finance apatride »…

Nous voici donc revenus aux vieilles polémiques de Proudhon et Marx, très loin d’un prétendu dépassement du marxisme. Et pendant que certains cherchent encore désespérément une « troisième voie » entre capitalisme et communisme par la tentation « vert de gris », d’autres sont contraints au « réexamen du marxisme » en essayant de l’articuler à des considérations que ce dernier n’engloberait pas spontanément.

L’écosocialisme traduit en fait une aspiration impatiente, petite-bourgeoise et anti-dialectique, semblable aux appels hypocrites d’hier à « synthétiser » le marxisme avec le féminisme, l’antiracisme, l’antifascisme ou l’anti-impérialisme, comme si le lien n’était pas évident… N’est-ce pas grâce au camp socialiste, directement ou indirectement[4], que les droits civiques furent accordés aux afro-américains en lutte aux USA, par peur du développement du bolchevisme ? N’est-ce pas grâce à la révolution d’Octobre que le droit de vote et d’éligibilité fut accordé aux femmes ? Il le fut pleinement pour la première fois en Russie soviétique en 1918[5] alors que ce droit, sans restriction, n’a été accordé qu’en 1944 en France par exemple ! Le fascisme quant à lui fut battu en brèche dans les années trente en Europe par des Fronts Populaires dirigés par les communistes, puis par l’Union Soviétique contre le troisième Reich lors de la seconde guerre mondiale. Ensuite, les premières libérations nationales furent obtenues de haute lutte dans le sillage des victoires du communisme vietnamien contre les colonialistes français et américains…

Il y a donc une certaine hypocrisie à vouloir « régénérer » le marxisme en l’associant à quelque adjuvant prétendument exogène, que ce soit le féminisme, l’antiracisme, l’antifascisme, l’anti-impérialisme ou encore l’écologie… Loin d’être une lacune dans l’analyse matérialiste dialectique et dans la pratique du socialisme scientifique, l’écologie leur est bien au contraire consubstantielle.

Ce qui ne veut absolument pas dire que les luttes « partielles » ici mentionnées n’ont pas leur raison d’être. Elles sont au contraire bien souvent centrales sur le terrain: On entre dans la lutte générale contre le capitalisme avec ses motifs propres au départ, pour la femme opprimée par la mentalité féodale, comme pour l’indigène pressuré par une multinationale française ou l’afro-américain victime de répression policière quotidienne. Mais ces luttes, dans leur caractère de masse, comme celles que mènent les militants contre la « mal bouffe » par exemple, convergent logiquement s’il s’agit de s’unir pour vaincre l’ennemi commun capitaliste et d’instaurer un nouveau système garantissant les droits de chacun avec une certaine stabilité.

Si l’Union Soviétique s’est efforcée jadis de protéger l’environnement et de le transformer en respectant ses équilibres, si Cuba s’illustre aujourd’hui encore par sa capacité à exploiter son sol et ses ressources énergétiques en forçant l’admiration des écologistes occidentaux, ce n’est pas le fait du hasard ou d’une quelconque concession tactique destinée à plaire à ces derniers, mais bien par une nécessité théorique et pratique liée à leur mode de production, fût-il « productiviste ».

 

PROTÉGER LA NATURE ; QUESTION SCIENTIFIQUE ET COLLECTIVE OU « MORALE » ET INDIVIDUELLE ?

Au fond, le principe anti-productiviste du mouvement écologiste vient d’un présupposé philosophique sur une Nature idéalisée, qui ne pourrait être que « profanée » par le travail humain, opposant le progrès humain au progrès technique. Or l’histoire de l’Homme est d’abord celle d’une domestication de son environnement, dont l’acte fondateur fut la révolution néolithique : La préhistoire est marquée par le passage de tribus de chasseurs-cueilleurs aux groupes humains sédentarisés domestiquant végétaux et animaux pour subvenir à leurs besoins fondamentaux. Ils furent les protagonistes du premier « grand plan de transformation de la nature » sans lequel les chevaux, les vaches, les moutons, le blé, l’orge et mille autres créatures façonnées par l’homme n’existeraient pas aujourd’hui.

Pendant des millénaires, cette transformation radicale de l’environnement humain s’est généralisée sur la planète, bravant les craintes des chamans terrorisés par l’imminence d’une vengeance céleste. L’homme lui-même s’est transformé en retour, en particulier dans ses habitudes alimentaires et ses adaptations métaboliques[6], sans que jamais le ciel ne lui tombe sur la tête[7].

En réalité il s’agit de distinguer en quoi les transformations de l’environnement par l’homme peuvent modifier les grands équilibres naturels sans compromettre à long terme sa capacité à satisfaire nos besoins, alimentaires ou énergétiques. En d’autres termes il faut identifier en quoi les modifications nécessaires de notre milieu de vie sont liées à la satisfaction de nos besoins, à nos intérêts vitaux (quantité et qualité de notre alimentation, renouvellement de l’énergie nécessaire à nos activités) ou à la recherche du profit maximum, caractéristique du système capitaliste.

Ensuite il s’agit de démontrer en quoi c’est bien la classe ouvrière, base de la production matérielle dont le rôle historique est de vaincre le système capitaliste pour satisfaire à la fois ses intérêts et par extension ceux de toute l’humanité, doit être à l’avant-garde de la lutte contre cette classe parasitaire bourgeoise qui nous conduit à la ruine, y compris sur le plan de nos ressources naturelles.

C’est à ces deux niveaux qu’il faut comprendre à la fois « l’anti-productivisme » et l’anti-communisme du mouvement écologiste première façon, jusqu’à l’étape écosocialiste. Si cette dernière est une avancée objective sur le plan de la convergence des luttes anti-capitalistes, elle garde des potentialités de division dangereuses quand il s’agit de fustiger telle option stratégique d’Etats en lutte pour la souveraineté nationale contre l’impérialisme prédateur, telle lutte pour l’emploi de travailleurs de l’industrie actuelle, voire pourquoi pas tel piquet de grève d’où s’échapperaient les fumées noires et toxiques de pneus en combustion…

 

L’ÉCOLOGIE EST CONSUBSTANTIELLE AU MARXISME, PAS UN COROLLAIRE

Marx l’expose avec clairvoyance en associant intimement les deux combats sans aucune remise en cause du fameux « productivisme » désincarné :

« Chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol : chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité […] La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du processus de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (Le Capital, Livre 1, 1867).

Il serait donc possible et évidemment souhaitable, selon Marx, de développer les techniques de production sans accroître la ruine de telles ressources durables. On sait peu qu’Engels pointait avec plus de précision encore la responsabilité du capitaliste dans la destruction irraisonnée de l’environnement. Cent cinquante ans avant les premiers écosocialistes, il affirmait :

« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération au premier chef que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu qu'individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le petit profit d'usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu'il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. Les planteurs espagnols à Cuba qui incendièrent les forêts sur les pentes trouvèrent dans la cendre assez d'engrais pour une génération d'arbres à café extrêmement rentables. Que leur importait que, par la suite, les averses tropicales emportent la couche de terre superficielle désormais sans protection, ne laissant derrière elle que les rochers nus ? Vis à vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s'étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autres, le plus souvent tout à fait opposées » (Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme, 1876).

Lénine -faut-il le préciser ?- n’était pas plus « productiviste » que ses inspirateurs et partageait cet avis en rappelant par exemple que :

« La possibilité de substituer des fertilisants artificiels aux engrais naturels […] ne réfute en rien l’irrationalité qui consiste à gaspiller des engrais naturels en polluant ainsi les rivières et l’air dans les districts industriels » (Comment supprimer l’opposition entre la ville et la campagne, Tome 5, Œuvres complètes).

Si la lutte pour la protection de l’environnement découle logiquement des luttes anticapitalistes, jamais on ne désigne ici un quelconque instinct de l’homme à produire et salir dans une fuite en avant funeste, inhérente à sa nature profonde.

Au contraire seule la science, comme travail humain permanent dans le champs des connaissances et des techniques, permet aux sociétés de prévenir la dégradation à terme des ressources qu’il pourrait exploiter spontanément, immédiatement et jusqu’au bout. Là encore, nous pouvons démontrer en quoi le système socialiste se montre plus performant que le système capitaliste non seulement sur le plan théorique mais surtout et par conséquent sur le plan pratique, pour mettre en place des stratégies raisonnables et respectueuses des ressources naturelles.

Sur le plan pratique, on sait à quel point le système capitaliste privilégie et finance les secteurs de la recherche les plus lucratifs, dans le but de satisfaire rapidement sa soif de profit maximum. Il freine au contraire les secteurs moins immédiatement rentables, ou s’il souhaite les développer, il se montre incapable d’y injecter suffisamment de fonds, sauf s’il s’agit par exemple de concurrencer le pionnier soviétique dans la course aérospatiale, tant que celui-ci menaçait son hégémonie.

Sur le plan théorique, les freins de la « pensée unique » bourgeoise sont bien connus des agronomes qui ont tenté la dissidence. Claude Bourguignon, agronome et conférencier très écouté pour avoir réintroduit la biologie dans les débats des professionnels de l’agriculture, jusqu’alors conditionnés par la seule chimie (engrais artificiels et pesticides de l’agro-industrie), témoigne de la disparition en France dans les années soixante-dix des chaires de microbiologie du sol à l’université, et de l’impossibilité de lutter contre l’agriculture intensive « chimiste » au sein de l’INRA.

Il est évident qu’un Etat n’est jamais indifférent, tant qu’il existe c'est-à-dire tant que la lutte des classes existe, aux recherches scientifiques qu’il finance. Mais c’est aussi l’idéologie dominante diffusée par cet Etat dans toutes les veines de la société, qui détermine, plus encore que les financements, le travail de production théorique. Nous verrons en ce sens que le matérialisme dialectique, paradigme dominant sous le socialisme, a pu se départir des aspirations occidentales pour l’agriculture intensive court-termiste et leur préférer une vision intégrationniste beaucoup plus « écologique » de l’environnement, du vivant, et même du sol.

 

L’AGROÉCOLOGIE : UNE INVENTION 100% SOVIÉTIQUE

Face à l’évidence de cette avance du camp socialiste sur le plan de l’écologie et de l’agriculture dite « biologique », d’aucuns prétendront tout en la concédant que la « trahison » des premières innovations écologiques et le passage à l’ultraproductivisme agricole ne date pas des années cinquante avec le révisionnisme khrouchtchévien, mais de l’accession au pouvoir de Staline dans les années vingt. C’est une aberration qu’il faut clairement démentir : Les années trente et quarante correspondent au contraire à l’apogée des conceptions et des pratiques agroécologiques en URSS. Non sans raisons, les communistes critiquaient déjà le « triomphe » de l’agriculture intensive capitaliste dans les années cinquante, alors que celle-ci n’en n’était qu’à ses premiers balbutiements, supportant les railleries des scientifiques occidentaux au premier rang desquels le célèbre généticien Jacques Monod.

Francis Cohen par exemple, journaliste communiste français venant en soutien à l’agronomie soviétique attaquée avec virulence à l’Ouest, rappelait en 1950 :

« A quoi servirait aux trusts américains une agrobiologie scientifique améliorant les sols d’année en année quand il est plus avantageux, pour diminuer le prix de revient, de se livrer à une culture forcenée détruisant, épuisant les sols, transformant en déserts des millions de kilomètres carrés de terres arables ? A quoi serviraient aux capitalistes une génétique permettant d’améliorer les espèces végétales et animales ? Le but de la génétique agricole est la création de variétés pures et catalogables, standardisées que l’on peut vendre aux paysans en leur garantissant tel ou tel caractère. Les soi-disant variétés pures dégénèrent en deux ou trois ans quand elles sont en plein champ : Tant mieux, le paysan devra racheter de la semence ! » (Génétique classique et biologie mitchourinienne, Editions La Nouvelle Critique : Science bourgeoise et science prolétarienne, 1950).

Sur cette dernière réflexion, l’actualité donne d’excellentes et symptomatiques illustrations. les syndicalistes paysans s’insurgent par exemple ces dernières années contre la législation européenne tendant à limiter et à s’approprier toujours plus les variétés de semences utilisées en agriculture. José Bové, député EELV et syndicaliste paysan, dénoncera en 2013 au Parlement Européen :

« La nouvelle proposition de règlement sur les semences présentée aujourd’hui par la Commission européenne est contre-productive et dangereuse. De nombreux scientifiques et des agences des Nations Unies comme la FAO tirent la sonnette d’alarme. La biodiversité est en danger. Les multinationales ont focalisé leurs efforts sur la création de plantes à haut rendement, mais qui sont fragiles. Elles ne peuvent subsister que dans un environnement artificialisée dépendant des engrais chimiques et des pesticides, donc du pétrole. Cette proposition qui renforce la main mise des quatre grands groupes mondiaux qui monopolisent les semences, devrait être plutôt présentée par les lobbyistes de Monsanto, Pioneer et Bayer (pour n’en citer que quelques uns) qui ont tenu la plume utilisée pour rédiger ce texte dans l’ombre.

En réduisant les droits des paysans à ressemer leurs propres semences, en durcissant les conditions de reconnaissance des variétés par des petits entrepreneurs indépendants, en limitant la circulation et l’échange de graines entre associations et entre planteurs, la Commission européenne balaye dix mille ans d’histoire agricole. Le nombre incroyable de variétés végétales dont nous disposons aujourd’hui repose sur le travail de sélection de quatre cent générations de femmes et d’hommes, et sur la transmission de cette connaissance à la génération suivante. La biodiversité végétale ne pourra être maintenue qu’en créant les conditions d’un véritable partenariat entre des réseaux de paysans et des agronomes qui ne considèrent pas les plantes comme de simples réservoir d’ADN mais comme des êtres vivants qui évoluent au fil des ans en s’adaptant aux nouvelles conditions qu’elles rencontre. » (Discours cité dans « Règlement UE sur les semences », article du 6 mai 2013, site Les Verts - Alliance Libre Européenne).

Le député vert José Bové, anarcho-syndicaliste réputé pour son anticommunisme, à l’unisson de nombreux courants altermondialistes habitués du Forum Social Mondial (FSM), décrit sans la nommer une « utopie » que seule la société socialiste cubaine est en train de réaliser concrètement aujourd’hui. Pourquoi une telle omission ?

 

Les conditions du blocus et la nécessité d’un pays anti-impérialiste conséquent, dans un système en transition vers le socialisme et bénéficiant donc de certains avantages techniques de ce système, ont conduit Cuba à rompre avec l’agriculture intensive destructrice héritée de la période khrouchtchévienne, pour se lancer dans l’installation durable d’une agriculture biologique à large échelle, fondée avant tout sur la production agricole urbaine et périurbaine, et sur toutes les techniques de l’agroforesterie. Ces dernières constituent le modèle de toute l’écologie politique actuelle, puisqu’elle réintroduit, par la plantation massive d’arbres protecteurs, la vie du sol, source de fertilité pourtant longtemps niée par les tenants de la « chimie » du sol depuis plus de cinquante ans.

Cuba s’est illustré par des prix décernés par l’ONU et plusieurs associations internationales réputées de protection de l’environnement (notamment la WWF), pour sa politique volontariste objectivement sous-tendue par la planification socialiste d’une part, et par la possibilité d’investir dans des stratégies de long terme malgré la lenteur des résultats. Ces deux axes sont caractéristiques du socialisme, et antithétiques du capitalisme. En effet, seul le socialisme peut imposer par un plan étatique la rupture à l’échelle nationale avec les diktats de l’agro-buziness au profit d’une agriculture nationale désormais « bio » et indépendante (production de compostes naturels hors du marché mondial lucratif des pesticides et des engrais chimiques, banques de semences locales adaptées au terrain, agroforesterie renforçant la fertilité naturelle du sol sans nécessité de pesticides), dont les produits sont distribués au peuple sans hausses de prix (alors que c’est obligatoirement le cas dans les pays capitalistes). D’autre part, seul un pays socialiste peut investir dans des politiques qui ne donnent pas immédiatement leurs fruits, ce qui est notoirement impossible dans un régime capitaliste : L’agriculture biologique n’est pas un recul technologique par rapport à l’agriculture intensive, au contraire. Elle requiert par exemple un haut niveau d’éducation et de formation, forcément coûteux donc, pour pallier les effets immédiats d’un apport passifs d’intrants chimiques (pour lequel aucune formation n’est nécessaire de la part des paysans).

Ces deux aspects ne peuvent être envisagés aujourd’hui que sous le socialisme. D’abord parce qu’une véritable politique écologique exige une souveraineté nationale totale, comme on le voit, ce qui n’est possible qu’au moyen d’une lutte conséquente contre l’impérialisme, et certainement pas en niant la question nationale au profit d’un idéal immédiat de « révolution permanente verte ». Ensuite parce que seule la planification peut donner des résultats face à l’anarchie de la production (capitalisme), incapable de tenir d’hypothétiques engagements écologiques pour jouer la montre. Cette victoire de Cuba sur le plan écologique, peut être surprenante pour certains, n’a en fait rien de contingent dans l’histoire du camp socialiste lui même, et il faut rappeler quelques faits historiques sur l’Union Soviétique pré-khrouchtchévienne pour s’en convaincre.

 

Sur le plan scientifique, il faut reconnaître que les principaux « écologistes » furent avant tout soviétiques et mis à l’honneur par l’Etat en tant que tels. Vassili Dokoutchaïev, premier grand spécialiste des sols, fondateur de la pédologie (dans un pays qui comptait une énorme diversité structurale de sols sous tous les climats) inspira les premiers Zapovedniks, ces réserves naturelles intégrales, fermées à toute intrusion humaine, jamais égalées depuis, et qui ne cessèrent de se multiplier partout en URSS, y compris pendant la guerre, jusqu’aux décrets de Khrouchtchev qui jugeait que cela ne servait à rien de protéger les environnements dont l’Union était riche. C’est une loi promulguée par Lénine en 1921 qui nationalisa et développa rapidement sur tout le territoire ces réserves, impossibles sous le Tsar et sa propriété foncière féodale d’avant Octobre 1917.

Vladimir Vernadski fut le premier, avec quelques collègues écologistes, à développer une approche interactionniste (matérialiste dialectique) des différentes enveloppes terrestres incluant la vie, dont la notion fondatrice de Biosphère fut pour la première fois employée en URSS. Il fut récompensé par de nombreux titres de gloire à l’époque, et reste l’un des plus grands scientifiques connus des russes aujourd’hui. A sa suite les agronomes Williams et Lyssenko fondèrent dans les années trente les principes d’une agroforesterie intégrale, meilleure méthode pour réinstaller la vie du sol et restaurer sa texture, source de fertilité à long terme, contre l’opinion d’agronomes inspirés par l’Occident et qui ne juraient que par la « chimie » du sol et l’agriculture intensive, comme ce fut le cas de Pryanichnikov par exemple.

Sur le plan politique, il est instructif à ce sujet de replonger dans la littérature anticommuniste des années de guerre froide pour se convaincre des méthodes radicalement différentes des soviétiques d’avant Khrouchtchev pour développer leur agriculture collectiviste, dans un contexte extensif (immenses territoires à fertiliser malgré les rigueurs hivernales) plutôt qu’intensif (limitation des surfaces cultivables au regard des profits attendus comme en Europe occidentale par exemple) : Dans « Grandeur et chute de Lyssenko » (Jaurès Medvedev, 1971), best-seller antisoviétique de l’époque, en plein triomphe de l’agriculture intensive à l’Ouest, on déplore par exemple que l’agronomie soviétique : « préconisait de ne pas développer l’industrie des engrais, de laisser les champs en trèfle pendant deux ou trois années d’affilée, (...) [en invitant aussi à] renoncer à utiliser certaines machines (herses, tracteurs) qui détruisent la texture du sol » ! Heureusement « Staline meurt en 1953. Khrouchtchev et son gouvernement abandonnent le « système Lyssenko » de rotation des cultures, imposé avec autorité à l’ensemble de la filière agricole soviétique, mais incontestablement inefficace. Les méthodes américaines de production du maïs sont reprises. (...) Pendant la seconde guerre mondiale, Lyssenko [dirigea] un projet forestier en Sibérie et [imposa] une étonnante idée de plantation en nids de graines d’arbres afin de sauver la toundra du dessèchement » !

Dans un pays ruiné par une guerre impitoyable, attendant des résultats immédiats pour se relever, on décida en effet dès 1948 au plus haut sommet de l’Etat et quoi qu’on put en dire à l’Ouest, le plus grand programme d’agroforesterie jamais imaginé, hors de toute contrainte liée à l’agriculture intensive capitaliste, en pratiquant sur un territoire deux fois comme la France une reforestation par bandes de deux cents mètres autour des champs cultivés, avec des techniques de semis sous couvert végétal typiques des systèmes de permaculture actuelle (80% de paille et 20% de fumier, l’inverse étant la norme en Occident pour les compostes malgré les pollutions au nitrates inhérentes à ces recettes). Ce fameux « Grand Plan de transformation de la Nature » est curieusement passé sous silence aujourd’hui, ou volontairement confondu avec la désastreuse « campagne des terres vierges » de Khrouchtchev quelques années plus tard, acte fondateur d’une progressive  « chimisation » de l’agriculture soviétique à l’image de ce qui se faisait largement en Occident capitaliste…

Sur le plan énergétique, on peut ajouter que l’URSS misait avant tout sur un potentiel massif, renouvelable et non polluant : les barrages hydroélectriques. En 1932, le plus grand barrage du monde par exemple était soviétique, et sur ce modèle, d’autres ne cesseront de se multiplier dans les nombreux fleuves russes, en particulier pour le « Grand Plan » de 1948. La production pétrolière quant à elle ne se développera résolument qu’à partir de la période Khrouchtchev.

Comme à Cuba mais sur une échelle beaucoup plus large donc, la possibilité d’investir à l’échelle nationale par nationalisation et sans concurrence « déloyale » d’un agro-buziness comme aujourd’hui, de développer une politique volontariste de long terme fondée sur l’indépendance nationale contre l’encerclement capitaliste offensif en pleine guerre froide, comptent parmi les conséquences logiques du système socialiste, conscient que l’environnement et ses ressources sont l’une des principales richesses nationales à préserver.

TACTIQUES ET STRATÉGIE ÉCOLOGIQUES OU ROMANTISME VERT ?

Les antagonismes apparents entre écologistes sincères et communistes peuvent facilement se dissiper, pour le court et le long terme, soit en rappelant que la construction même du socialisme a vu naître et se développer en son sein les premières aspirations à protéger l’environnement, soit en indiquant que le stade communiste avec extinction de l’Etat, que le socialisme prépare comme phase transitionnelle, mettra finalement d’accord tous les progressistes sur une production non impactée par l’Etat et ses stratégies locales, rationalisée autour des véritables enjeux de l’Humanité au-delà de la lutte des classes : la protection des ressources naturelles dont l’homme a besoin pour s’épanouir.

En attendant, du coté communiste, le diagnostic concernant l’écologie politique combine des éléments objectifs, comme la caractérisation petite-bourgeoise de sa base sociale militante, et des éléments de démarcation plus discutables concernant la notion de « productivisme ». Conscients qu’une nécessaire distinction politique et idéologique doit s’opérer entre eux et la sociale-démocratie écologiste, beaucoup de communistes finissent par revendiquer positivement ce qui leur est reproché, faute d’autres arguments, à plus forte raison à l’époque actuelle où les reculs idéologiques, la relative autophobie historique, la perte de repères idéologiques du mouvement communiste sont considérables.

Il s’agirait donc pour de tels communistes de défendre mécaniquement les choix stratégiques du nucléaire ou des énergies fossiles, voire de l’agriculture intensive elle-même et de son agro-industrie, par une malheureuse confusion entre le marxisme-léninisme et son avatar khrouchtchévien révisionniste, en oubliant que celui-ci s’est construit en piratant purement et simplement le modèle américain.

Or sur ce point il s’agit de bien distinguer choix stratégiques et tactiques. Car ce qui relève du choix stratégique et de la trahison du marxisme dans un pays élevé au premier rang mondial comme l’URSS à une certaine époque sur le plan industriel, doit être distingué des choix tactiques, transitoires, de peuples en lutte pour leur indépendance politique et économique.

Ce qui est juste à un moment de la lutte, comme par exemple l’établissement par Lénine d’une NEP[8] dans la Russie des premières années de la révolution, devient erroné voire réactionnaire à partir du moment où le pays est en mesure de construire concrètement le socialisme à une phase supérieure. De même si Cuba socialiste s’est accommodé d’une consommation d’énergie fossile fournie par le camp socialiste pour s’édifier dans les premières années de la révolution au voisinage immédiat du géant impérialiste, le pays a pu passer ensuite à la rentabilisation d’énergies renouvelables locales à même de garantir une relative indépendance énergétique, donc sa liberté de sauver et redévelopper leur modèle social malgré la disparition du « grand frère » soviétique.

Peut-on par exemple reprocher à un Etat venant de se libérer du joug colonial, héritant d’immenses ressources pétrolières, de l’infrastructure industrielle correspondante, et incapable d’investir dans d’autres ressources énergétiques, de contribuer à la pollution mondiale par le carbone ? De quelle nature politique serait ce reproche, quand on pense à l’impact déterminant des campagnes mondiales de soutien des travailleurs à travers le monde quand un peuple réalise les conditions de sa libération face à la chaîne impérialiste des fauteurs de guerre ?

Le but n’est pas d’idéaliser l’origine pétrolière des capitaux permettant de financer le recul de la misère et de l’illettrisme dans un pays comme le Venezuela par exemple. Moins encore de le lui reprocher, quand aucune autre solution immédiate n’est accessible, le pays étant encore largement sous-développé du fait de sa nature semi-féodale. Il s’agit au contraire de reconnaître que dialectiquement l’utilisation transitoire et tactique de ce pétrole contribue, contrairement à son utilisation dans les pays impérialistes et même si l’impact écologique est le même, à la consolidation d’un système qui, s’il parvient à l’indépendance et à l’émancipation populaire, changera nécessairement de ressources énergétiques stratégiques pour des solutions dites « durables » et locales.

De toute façon, il est assez simple de savoir qui, du capitalisme ou du socialisme, quelque soient leurs options énergétiques à l’instant t, sera le mieux à même de surmonter la pénurie d’énergie fossile prévue dans les prochaines décennies. Seule la planification socialiste peut effectuer cette transition avec suffisamment de réalisme et sans jouer la montre, comme le font les Etats capitalistes hypocrites de sommets en sommets pour le climat. Seule l’arme de la dialectique nous permet de comprendre qu’un Etat socialiste assis sur un océan de pétrole souterrain, sera toujours plus utile à terme à la cause de la sauvegarde mondiale de l’environnement que n’importe quel Etat capitaliste ayant massivement investi dans les énergies renouvelables.

En effet, on connaît bien le sens tactique du capital quand il s’agit de discréditer, de diaboliser ou de paralyser l’adversaire. A cette seule condition, il est capable d’investir massivement à perte, si cet investissement ne dure pas trop longtemps. Ainsi l’impérialisme n’a pas hésité à faire briller de mille feux la ville de Berlin-Ouest aux portes de l’ennemi Est-allemand pour attiser la convoitise des habitants de ce dernier. Aujourd’hui on connaît l’ampleur de la crise en Europe et voilà bien longtemps que les néons berlinois ne brillent plus que pour la haute bourgeoisie locale.

L’impérialisme n’a pas non plus hésité à sortir la Corée du Sud de son sous-développement à coup de perfusions de milliards de dollars, en pure perte, pour discréditer le modèle Nord-Coréen qui au départ accueillait par milliers des réfugiés économiques du sud.

A une échelle plus quotidienne et locale, on sait comment les concurrents privés, dès lors qu’un marché « s’ouvre », sont capable de diviser drastiquement leur prix pour briser économiquement l’entreprise nationalisée, avant de se partager le butin à deux ou trois et d’augmenter les prix bien au dessus de ceux pratiqués initialement par le public, une fois ce dernier hors-jeu.

Un tel piège psychologique ne doit donc plus tromper personne : Le « capitalisme vert » est aujourd’hui contesté par les militants écologistes sincères, même si ces derniers restent par ailleurs critiques vis-à-vis de pays du sud qui ont pourtant besoin de notre soutien internationaliste.

Beaucoup de militants communistes ont oublié leur sens de la dialectique et prennent quant à eux l’habitude de défendre les options énergétiques ou agronomiques indépendamment du contexte, comme s’il fallait obligatoirement un sous-sol riche en hydrocarbures ou en uranium pour garantir plus de justice sociale. C’est une confusion grave entre la lutte pour l’indépendance nationale, condition fondamentale des changements sociaux dans un contexte pré-socialiste, et la construction d’une société sans Etat, sans lutte de classe ni contradiction capital-nature dans un contexte post-socialiste qui en est son aboutissement logique et nécessaire (le communisme).

Ne nous y trompons pas : la brusque prise de conscience des pays industrialisés concernant les effets néfastes du dioxyde de carbone sur le climat, à travers la COP21[9] par exemple, ne vise qu’une chose: Se parer des ailes angéliques de l’écologie pour freiner autant que possible le développement de puissances émergentes telles que la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde ainsi que celui d’une multitude de plus petits pays profitant des opportunités de cette multipolarisation du monde capitaliste, et de la fragilisation des vieux empires occidentaux. L’enjeu étant d’autant moins « coûteux » pour nos empires « écoresponsables » que leur désindustrialisation massive peut les sortir progressivement du palmarès des grands émetteurs de gaz à effet de serre (même s’ils en sont encore les principaux[10]).

L’Allemagne qui se targue aujourd’hui d’être le leader européen en terme de développement des énergies renouvelables, est encore massivement dépendante du nucléaire français pour subvenir à ses besoins énergétiques et n’en reste pas moins le plus gros pollueur européen avec ses extractions colossales de charbon, héritées de la République Démocratique Allemande socialiste. A l’époque de la RDA au contraire, la production d’énergie fossile ne s’opposait pas à son image « non-consumériste » jadis raillée à l’Ouest paradoxalement : Comme dans tout le camp socialiste, la rareté des voitures individuelles n’était pas une vertu « décroissante », chacun devant se satisfaire de peu, car la gratuité et le développement bien connu des transport en commun, conquête sociale autant qu’écologique, subvenaient largement aux besoins des « Ossis ».

Quand les militants écosocialistes et certains militants communistes auront pris conscience et auront tiré les conséquences politiques de cette nécessaire distinction entre tactique et stratégie énergétique, entre méandres complexes de la lutte contre le Capital et construction concrète du socialisme à une étape supérieure, un grand pas aura été franchi dans la lutte générale contre les véritables responsables des catastrophes environnementales planétaires.

 

 

 


[1] Le terme « productivisme » désigne le fait de « produire pour produire », caractéristique du capitalisme avide de surprofit, et qui s’oppose au fait de produire pour satisfaire des besoins humains.

[2] Prométhée est le nom d’un Titan ayant volé le feu de la connaissance à Zeus, le Dieu des Dieux dans la mythologie grecque, pour le donner aux humains : Ceux-ci pourraient dès lors connaître et exploiter la nature pour leurs intérêts immédiats. Il en sera puni mortellement.

[3] Le célèbre « Impérialisme, stade suprême du capitalisme » de Lénine (1916) démontrait à la fois en quoi le stade impérialiste était un développement nécessaire du capitalisme, et en quoi il en était l’ultime. C’est ainsi que par analogie nous employons le terme « stade suprême » : L’écologie politique, c'est-à-dire la lutte pour la protection de l’environnement, passe nécessairement par la question du pouvoir politique, celle-ci ne pouvant se résoudre complètement que sous et par le socialisme, c'est-à-dire par l’élimination d’une domination exercée par la bourgeoisie largement responsable des catastrophes environnementales actuelles.

[4] Voir à ce sujet l’œuvre significative du philosophe et historien Domenico Losurdo et notamment son livre « Fuir l’Histoire ? » aux Editions Delga (2007).

[5] La Finlande est le premier pays à garantir le droit de vote des femmes en 1906, mais uniquement pour les élections législatives. Les élections municipales par exemple y restaient soumises au suffrage censitaire.

[6] L’élevage bovin permettant à l’homme de boire du lait jusqu’à l’âge adulte à partir du néolithique, a provoqué des adaptations enzymatiques héréditaires permettant la digestion tardive du lactose. La production de féculents et de graminées à la même période a entraîné dans les populations d’agriculteurs-éleveurs la multiplication du gène de l’amylase au sein du génome pour mieux digérer l’amidon désormais abondant dans l’alimentation.

[7] Si on suit le raisonnement des fondamentalistes écolos, on comprend mieux la nouvelle mode américaine des « régimes paléo » : ses adeptes optent pour une alimentation exclusivement carnée et bio, ils pratiquent des activités sportives étranges sensées développer la musculature originelle de l’homme, sautant de troncs en troncs ou s’agrippant à des lianes. Il s’agit en fait de revenir aux pratiques paléolithiques ayant précédé la révolution néolithique jugée contre-nature, à l’origine du double « péché originel » productiviste que furent  l’agriculture et de l’élevage.

[8] Par l’ouverture d’un marché capitaliste restreint, la Nouvelle Politique Economique (NEP) était destinée à partir de 1921, à accumuler suffisamment de capital national pour passer d’un état encore très largement féodal aux premières étapes d’une construction socialiste.

[9] La Conférence internationale contre le réchauffement climatique a réuni des délégations de tous les pays à Paris fin 2015 pour établir une convention-cadre visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre à l’échelle mondiale.

[10] C’est en valeur absolue que la Chine (10 Giga tonnes de carbone) dépasse depuis quelques années les USA (5 GT) et l’UE (4 GT), car en production par habitants, valeur plus honnête, les USA (20 T/h) et l’UE (10 T/h) continuent de devancer la chine (8 Tonnes/habitant).

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