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Notes sur les élections législatives irakiennes :

Notes sur les élections législatives irakiennes :

Alors que les résultats définitifs des dernières élections irakiennes, qui se sont tenues le 10 octobre dernier, tardent à arriver, des premières tendances semblent largement se dessiner.

 

Première tendance : boycotts et abstention massive.

Ces élections se sont tenues de façon anticipée, à la suite des mobilisations massives de l’automne 2019, et de la pandémie du Covid. Ces mobilisations ont été réprimées de façon sanglante, les assassinats ciblés étant devenus monnaie courante. Dans ces conditions, de nombreuses formations politiques, à commencer par le Parti communiste irakien, ont décidé de boycotter ces élections, estimant que les conditions minimales de sécurité pour voter et faire campagne n’étaient pas réunies. Conséquence de cette situation intolérable : le taux de participation a atteint seulement 41,04 % des voix, le pire taux de participation depuis la chute de Saddam Hussein.

 

Deuxième tendance : renforcement du mouvement sadriste.

Le grand vainqueur de ces élections est sans conteste le leader nationaliste et populiste chiite Moqtada Sadr, qui remporterait avec son mouvement un quart des sièges (soit 73 sièges), loin devant ses concurrents. Celui-ci était déjà arrivé en tête lors des élections de 2018, au sein d’une coalition où siégeait le Parti communiste irakien : il confirme non seulement sa première place, mais augmente de façon substantielle son score (plus 19 sièges), montrant que les mobilisations massives de 2019 ne l’ont pas desservi, à l’inverse d’autres formations. Sa popularité parmi les chiites irakiens tient à plusieurs facteurs : son nationalisme irakien intransigeant, qui l’a fait lutter contre les américains les armes à la main, et combattre fermement l’influence iranienne dans son pays ; ses tendances sociales et ses programmes anti-corruption l’ont également rendus très populaires, et expliquent ses résultats. Son objectif affiché immédiat est de construire un État irakien fort, non-sectaire (à la différence d’al-Maliki, son ancien ennemi juré) et débarrassé des milices (alors que lui-même possède sa propre milice, ce qui ne va donc pas sans poser quelques contradictions qu’il faudra résoudre). Bien qu’il ne puisse pas gouverner seul, il se retrouve désormais en position de force.

Sa stratégie mise en place depuis 2018 se révèle donc payante : s’infiltrer dans les rouages de l’État, mais sans se mettre en avant ; placer des sadristes aux postes clés, mais seulement s’ils peuvent éviter d’être mêlés à une corruption impopulaire ; soutenir le mouvement de contestation populaire, tout en étant en place dans les institutions ; appuyer leurs revendications anti-gouvernement, mais en faisant marche arrière lorsque les manifestants ont pu se montrer flous sur leur relation aux États-Unis. Un jeu d’équilibriste délicat que Sadr a pour l’instant remporté haut-la-main, mais qu’il lui faudra encore tenir longtemps, dans des conditions toujours plus délicates.

 

Troisième tendance : un outsider et un revenant en deuxième et troisième place

Les deux autres vainqueurs, qui remportent chacun un peu plus d’un dixième des sièges, sont l’ancien premier ministre chiite Al-Maliki (de la coalition « État de droit », 37 sièges) et le nouveau parti du sunnite Mohammed Al-Halbousi (le « parti progressiste », ou le « Taqadum », 41 sièges).

Al-Maliki peut sans contexte être qualifié de « revenant » de la politique irakienne, et l’incarnation même de l’opportunisme de sa classe politique : il avait quitté le pouvoir par la petite porte en 2014, lors de la poussée d’un État islamique qu’il avait été impuissant à contrer. Il était connu à l’époque pour ses prises de positions ouvertement pro-américaines, et son sectarisme anti-sunnite, ce qui lui avait valu l’image de « l’homme de Washington ». Mais quelques années à l’ombre du pouvoir (même si en tant que vice-président, il ne s’en était jamais vraiment éloigné) lui ont permis de changer d’image : le voilà désormais qui, délaissant ses positions pro-américaines d’hier, se fait volontiers plus proche de l’Iran, promettant la construction d’un hypothétique « État de droit », lui qui durant des années de pouvoir a pourtant laissé l’Irak s’enfoncer dans le chaos, le sectarisme et la guerre. Son relatif succès actuel s’explique par son positionnement opportuniste et centriste : il récupère les chiites déçus par les milices pro-iraniennes, en promettant une neutralité étatique illusoire, mais sans promettre les réformes de grandes ampleurs que prône Sadr. Son succès n’est donc du qu’à un repositionnement de la droite chiite, plus qu’à un retour en grâce d’Al-Maliki.

Quant au succès de l’homme d’affaire Mohammed Al-Halbousi, par ailleurs président de l’ancien parlement, il s’explique lui aussi par un repositionnement de l’électorat sunnite. Al-Halbousi est un magnat des affaires, à la politique libéral, mais qui s’est construit une image de populiste en soutenant les manifestations de 2019, et en s’attaquant aux élites sunnites traditionnelles. Ses liens avec les Émirats Arabes Unis en font sans aucun doute l’homme des pays du Golfe, avec tout ce que cela implique sur le plan géopolitique. Là encore, il y aura peu à attendre de la part du bien mal nommé « parti progressiste ».

 

 

Quatrième tendance : l’effondrement de la vitrine politique des milices pro-iraniennes

Enfin, le dernière enseignement du scrutin est sans aucun doute l’effondrement électoral de la coalition des milices chiites pro-iraniennes, le Fatah. Celle-ci perd 34 sièges  par rapport à 2018 (presque un dixième des voix) et se retrouve à seulement 16 sièges, et marginalisée politiquement. Il ne fait aucun doute que les milices pro-iraniennes payent ici leur comportement criminel durant les mobilisations de 2019, où elles avaient été les premières à tuer des manifestants et à procéder à des assassinats ciblées. Néanmoins, même si elles sont marginalisées politiquement, celles-ci conservent leurs armes, et donc leur influence politique décisive. Celles-ci ont par ailleurs refusé de reconnaître les résultats électoraux, les considérant comme truqués, et cela explique probablement pourquoi les résultats définitifs tardent autant à arriver : que des groupes aussi lourdement armés contestent les résultats n’augure rien de bon pour la suite.

 

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