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Immobilité, mouvement et reconfigurations au Moyen-Orient (partie 2)

Immobilité, mouvement et reconfigurations au Moyen-Orient (partie 2)

Un Liban qui s’enfonce dans la crise politique et économique : le pays du cèdre au bord du gouffre, le Hezbollah continue à prendre de l’ampleur

 

Le Liban quant à lui, continue de s’enfoncer dans une double crise.

Sur le plan politique, il reste toujours sans gouvernement, et la situation ne semble pas prêt de se débloquer. La contradiction entre d’une part une bourgeoisie nationale patriote qui refuse de se plier aux diktats du FMI et du tandem UE-USA (représentée principalement par le Amal et le CPL, et dans une moindre mesure par le Hezbollah), et d’autre part une bourgeoisie internationalisée pressée d’appliquer ces mêmes directives (principalement le Courant du Futur de Hariri, mais aussi les Forces Libanaises de Geagea) paralyse toute action politique institutionnelle et toute décision. Il n’y aura vraisemblablement pas de dissolution de l’assemblé nationale, comme le souhaitent le CF et les FL, d’autant que les prochaines élections législatives régulières sont prévues pour mai 2022 : à ce stade du mandat, il serait absurde de dissoudre l’assemblée, et d’attendre 6 mois pour obtenir des résultats qui ne changeront probablement pas grand-chose au rapport de force. Les médiations traditionnelles, qu’elles soient parlementaires ou religieuses (notamment le patriarche maronite Rai), sont impuissantes à lisser les contradictions politiques qui se font jour.

La deuxième crise qui s’accentue est bien entendu économique : le cours de la livre libanaise continue de chuter, ce qui, dans un pays qui importe la plupart de ses produits agro-alimentaires et manufacturés, fait exploser les prix, occasionnant encore des manifestations[1]. L’inflation atteint des niveaux toujours plus haut, et le prix de l’essence devient intenable pour la population, la voiture étant au Liban un outil indispensable pour se déplacer et travailler (inutile de dire que les transports publics sont plus ou moins inexistants). Les fonctionnaires sont payés de façon de plus en plus aléatoire, et les militaires ne sont pas épargnés. Beaucoup ont repris une activité économique à côté de leur fonction de militaire, et, anecdote révélatrice, la viande avait été supprimée des rations alimentaires, faute de moyens. Les taux de chômage et de pauvreté ont bien sûr explosés en conséquence, et l’arrivée d’électricité et d’autres sources d’énergie est de plus en plus problématique, au point d’être souvent compromise[2].

 

Au milieu de cette immobilité mortifère, le Hezbollah continue d’avancer ses pions.

Il a frappé un grand coup lors du dernier mois de Ramadan, en mettant en place un système d’aide sociale de grand envergure, en distribuant près de 100 000 cartes « al-Sajjad » (nom d’un imam chiite qui, dans la tradition chiite, venait en aide aux nécessiteux)[3]. Le principe de la carte est simple : il s’agit d’une carte de crédit, valable uniquement dans les magasins affiliés au Hezbollah, et qui permet d’avoir des réductions substantielles (de 50 à 90%) sur des produits de première nécessité (dans une limite comprise entre 300 000 et 650 000 livres libanaises).  Ces magasins proposent surtout des produits iraniens, mais également des produits libanais, syriens, et irakiens, créant entre tous ces pays des liens économiques de plus en plus forts. Avant le mois d’avril, 50 000 libanais ont bénéficié de cette carte d’aide sociale, et durant le mois de ramadan, ce nombre est monté à 100 000. Il va de soi qu’avec un tel système d’aides sociales, le Hezbollah s’affirme de plus en plus comme un parti agissant comme une puissance publique, d’autant plus que l’État libanais se montre incapable de mener de telles actions, laissant un vide qui n’appelle qu’à être comblé. De la même façon, le Hezbollah fournit dans le sud du pays, où il est particulièrement puissant, de l’essence à un grand nombre de famille. On assiste donc de plus en plus à une substitution de l’État libanais par le Hezbollah, ce dernier assurant des fonctions que le premier refuse de remplir. Il est par ailleurs à peine besoin de noter qu’il est de notoriété publique que la puissance militaire du Hezbollah dépasse de loin celle de l’armée libanaise[4].

 

Début juin, le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a d’ailleurs employé un ton de défi envers la classe dirigeante libanaise qu’on ne lui connaît que rarement, signe que l’heure est grave[5]. Il a notamment dénoncé la lâcheté de la classe politique libanaise, qui malgré la situation catastrophique du pays, refuse de cesser de se soumettre aux sanctions impérialistes américaines. Ainsi, le Liban ne peut-il toujours pas officiellement commercer avec l’Iran, et notamment lui acheter un pétrole dont il manque cruellement. D’où le défi lancé par Nasrallah : « si l’État libanais n’a pas le courage d’enfreindre les sanctions américaines, alors nous irons nous mêmes le négocier à Téhéran et le ramener ». Il a ensuite mis au défi la classe politique libanaise de saisir à l’arrivée au Liban ce pétrole iranien, et de montrer ainsi au peuple libanais que la classe politique préfère le priver de pétrole plutôt que de courir le risque d’encourir les foudres de  l’impérialisme américain. Il reste à voir si ces menaces seront suivis d’effet, mais le ton est donné, et parmi les sympathisants du Hezbollah, l’argument a fait mouche : pourquoi continuer à se soumettre au FMI, aux américains, et aux européens, plutôt que de tenter d’établir de nouvelles relations économiques  et diplomatiques avec « l’Est » (l’Iran et les pays chiites bien sûr, mais aussi la Chine et la Russie) ? La réponse est bien sûr évidente.

Nasrallah a ensuite renchéri dans ce discours important en dénonçant la spéculation ayant lieu au Liban sur les médicaments : bon nombre d’entreprises privées profitent de la crise pour importer en masse des médicaments, et les stocker clandestinement dans des entrepôts afin de faire monter artificiellement les prix – pour le capitalisme, il n’y a pas de petits profits après tout, surtout en période de crise mortelle pour les masses ! Pointant du doigt cette situation inacceptable, Nasrallah a appelé l’État libanais à réquisitionner par la force ces médicaments, et à même proposé – comble de l’ironie ! –  l’assistance militaire des milices du Hezbollah pour se faire. Inutile de dire que sa proposition est restée lettre morte dans la classe politique libanaise, mais n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd chez les masses.

Ces deux éléments montrent que la lutte des classes grandit encore en intensité au Liban, que des nouveaux paliers sont régulièrement franchis, et que les contradictions ne pourront aller qu’en augmentant.

 

La poursuite du grand retournement régional : l’Iran confirme sa place, et les États-Unis reculent

 

Parallèlement à tout cela, l’Iran, malgré ses difficultés économiques, continue à marquer des points géopolitiquement, alors que les États-Unis ne semblent que reculer – l’élection de Biden marquant plus une continuité par rapport au mandat Trump qu’une véritable rupture sur ce point.

 

Pour ce qui est de l’Iran, on a beaucoup parlé ces derniers temps de la dernière élection présidentielle. Celle-ci étant à la fois verrouillée et jouée d’avance, et n’ayant d’autre part que très peu d’influence sur la politique iranienne, les grandes lignes de la politique ayant été décidées en amont par l’Ayatollah Khamenein, nous ne nous attarderons pas dessus. On peut simplement noter que la victoire de Ebrahim Raissi, plutôt classé « conservateur », montre à la fois la force, et la fragilité du régime iranien. Fragilité économique conjoncturelle extrême : l’Iran a beaucoup souffert des sanctions américaines dues à Trump, et l’épidémie de Covid y a été particulièrement féroce. Fragilité politique : mise à l’écart des candidats dits « réformateurs », et taux de participation assez faible par rapport aux autres scrutins. Mais force géopolitique aussi comme nous le verrons, et force politique interne : le régime arrive toujours à mobiliser en sa faveur, sur la base d’un patriotisme anti-américain, de larges masses populaires, notamment paysannes. Il parvient de plus à conserver un soutien populaire en continuant, malgré les sanctions, à vouloir faire de l’Iran une puissance industrielle – situation favorisée par le haut taux d’éducation du pays. La situation du régime islamique en Iran est donc très contradictoire, et en équilibre instable, et il serait imprudent, comme bon nombre d’analystes pro-impérialistes semblent l’affirmer, de dire que le régime est proche de sa fin. La vérité est que la situation est assez ouverte, et qu’il n’existe actuellement pas de vraie base sociale en Iran pour remplacer le régime islamique, même par un régime libéral pseudo-démocratique à l’américaine. Les mécontentements sont nombreux, mais pas assez pour mobiliser des masses, encore moins pour offrir des vraies perspectives alternatives.

 

D’un point de vue géo-politique, l’Iran a enregistré ces trois derniers mois cinq victoires, certaines décisives, d’autres plus modestes.

 

Première victoire : en méditerranée, la Russie semble décidé à avancer ses pions également. Ainsi, elle a annoncé en avril qu’elle escorterait désormais militairement tous les pétroliers iraniens à destination de la Syrie, à partir du canal de Suez[6]. En effet, jusque là, Israël tentait systématiquement d’intercepter ces navires. Il ne pourra désormais plus le faire que dans la Mer rouge ou le Golfe persique, deux sites d’opération assez éloignés des bases israéliennes. Il s’agit très clairement d’un message d’avertissement de la Russie à destination d’Israël. Celle-ci signifie de plus en plus sa volonté de s’engager au Moyen-orient, et de façon plus général, géopolitiquement, pour contre l’influence américaine. Une telle décision montre également la prolongation du rapprochement irano-russe, même si cela ne se fait pas par ailleurs sans contradictions.

 

Deuxième victoire : au mois d’avril toujours, a eu lieu une rencontre entre l’Iran et l’Arabie saoudite, deux pays jusqu’à récemment mortellement ennemis, à Baghdad[7]. Cette rencontre, même si elle n’a rien donné de concret, a néanmoins eu lieu, chose inimaginable il y a peu, et est très clairement une concession de l’Arabie Saoudite à l’Iran, et le signe que l’Iran prend de l’importance au niveau régional, au point même que l’Arabie Saoudite, chef de la croisade pro-américaine et anti-iranienne, ne peut plus se permettre de l’ignorer complètement, ou de considérer l’Iran comme le diable en personne. Des déclarations de Mohammed Ben Slamane sont allées dans le même sens[8]. En bref, l’Iran impose de plus en plus un rapport de force, qui force même ses ennemis irréductibles à discuter avec elle.

 

Troisième victoire : les rebelles Houthis du Yémen, soutenus par l’Iran, continuent à prendre l’ascendant sur le terrain, et à enregistrer des gains militaires, contre les armées soutenues par les États-Unis et l’Arabie Saoudite[9]. La situation est désormais tellement catastrophique que non seulement Joe Biden voudrait demander un cessez-le-feu (reconnaissant par là que les Etats-Unis ont perdu cette guerre), mais que les Houthis se sont même payés le luxe de refuser ce cessez-le-feu : en effet, pourquoi arrêter une guerre qu’ils sont en train de gagner ? Pour que les Houthis acceptent le cessez-le-feu proposé par l’Arabie Saoudite, ils réclament la fin du blocus imposé par les Etats-Unis à la partie du Yémen qu’ils contrôlent, partie qui représente actuellement 80 % de la population. Les Etats-Unis refusant cette condition, le cessez-le-feu a été repoussé, signe que l’avantage est bien dans le camp des rebelles pro-Iran. Il s’agit là encore d’un moyen de pression que l’Iran peut utiliser contre les Etats-unis et ses alliés.

 

Quatrième victoire : toujours en avril, Joe Biden avait voulu faire un « coup » médiatique en annonçant le retrait sans condition de toutes les troupes américaines d’Afghanistan pour la date symbolique du 11 septembre 2021[10]. Laissant d’abord sceptique quant à ses intentions réelles, le retrait semble pourtant bien se faire progressivement, et tout indique qu’il aura bien lieu à la date annoncé[11] : début juin, le retrait de 30 à 44 % des troupes était déjà accompli. Ce départ précipité a bien du mal à ne pas se donner pour ce qu’il est : l’aveu du fiasco complet d’une guerre débutée il y a 20 ans, et une reconnaissance terrible d’impuissance. L’échec est aussi complet pour les américains que dramatique pour les Afghans : non seulement les américains sont restés durant 20 ans dans ce pays sans arriver à en éradiquer les Talibans (leurs anciens meilleurs amis contre les soviétiques et les communistes), mais de plus, ceux-ci reprennent déjà du terrain au fur et à mesure que les soldats américains partent, laissant présager une rapide reprise du pouvoir par les Talibans intégristes. Bref, une guerre pour rien, puisque l’Afghanistan se retrouve après 20 ans politiquement au même point : les Talibans au pouvoir en 2001, et leur retour vraisemblable en 2021 ou peu après si rien n’est fait[12]. Là encore, en dehors de la question du bourbier afghan, l’Iran enregistre ici une victoire, puisqu’elle se débarrasse de la présence américaine sur une de ses frontières. Par ailleurs, l’Afghanistan dispose de nombreuses communautés persanophones et chiites[13], auxquelles les Talibans sunnites sont particulièrement opposés, et qu’ils persécutent de façon terroriste. Après le départ américain, il est à parier que la situation revienne à ce qu’elle était avant 2001 : une guerre entre les talibans et les communautés chiites afghanes, soutenues militairement par l’Iran. Là encore, l’Iran a tout à gagner à un retrait américain : elle pourra de nouveau s’engager en Afghanistan, se battre contre les Talibans, et gagner ainsi encore en influence – d’autant qu’il n’existera que peu de forces capables de s’opposer aux Talibans au terme de 20 ans de guerre. D’autant que l’Iran souhaite de plus en plus s’engager économiquement en Afghanistan[14].

Par ailleurs, la situation régionale a changé en 20 ans, notamment avec la montée en puissance de la Chine, qui, grâce à ses Nouvelles routes de la soie, et à cause des tensions dans le Xinjiang, voit d’un œil de plus en plus mauvais la situation politique instable de d’un Afghanistan avec qui il partage une mince frontière. La Chine souhaite par ailleurs de plus en plus se rapprocher économiquement de l’Iran, comme en témoigne l’accord de coopération signé en mars dernier[15]. Or, l’Afghanistan est un pays qui possède une frontière à la fois avec l’Iran et avec la Chine, et il est évident qu’il est dans l’intérêt des deux grandes puissances de stabiliser le pays. Ce retrait américain pourrait donc tout autant précipiter l’Afghanistan vers la catastrophe (retour des Talibans au pouvoir) que lui permettre de sortir par le haut de la crise ininterrompue où il a été plongé depuis la décision américaine d’armer dans les années 70 tous les islamistes de la planète pour lutter contre les communistes afghans (avec une stabilisation politique et économique, en jouant une zone tampon et une médiation entre les deux grandes puissances que sont la Chine et l’Iran).

 

Dernière victoire, même si elle fût la plus discrète : le rapprochement entre le Hamas et l’Iran lors de la dernière guerre de Gaza, en mai dernier. La chose a été peu commentée dans les médias occidentaux, mais le Hamas n’a lancé ses missiles qu’après en avoir reçu l’autorisation de l’Iran[16]. Cela ne signifie pas que le Hamas soit devenu une simple marionnette de l’Iran, car il suit son propre agenda national, mais la coordination entre le Hamas et les partis pro-iraniens est devenue beaucoup plus intense. Le dernier conflit a marqué au sein du Hamas une prise de poids de la partie pro-iranienne, et un recul des fractions pro-fréristes, plus proches des turcs et des égyptiens. Là encore, l’Iran a marqué des points géopolitiquement, car elle a resserrée les liens avec le Hamas dans sa lutte contre Israël. Autrement dit, l’axe anti-israélien est de plus en plus coordonné autour du centre fort qui est l’Iran, et qui a de larges moyens à mettre à disposition dans la lutte contre Israël. Nul doute que ceci n’augure rien de bon ni pour Israël, ni pour les intérêts des Etats-unis dans la région.

 

[4]Deux simples comparaisons suffiront à bien faire saisir la chose : alors que le Hezbollah continue à payer ses permanents en dollars, ce qui signifie en temps de chute de la livre vivre avec un salaire princier, l’armée libanaise en est réduit à supprimer la viande des rations, et ses soldats doivent trouver des petits boulots alimentaires. Par ailleurs, l’armée libanaise a besoin de la formation continuelle de ses soldats et de ses cadres par l’armée française, alors que c’est le Hezbollah qui a formé ces dernières années l’armée syrienne lors de la guerre dite « civile ».

[13]On estime que 20 % des Afghans sont chiites, et que près de 50% parlent le Dari comme langue principale, une variante médiévale du farsi.

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