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JRCF

Immobilité, mouvement et reconfigurations au Moyen-Orient (partie 1)

Immobilité, mouvement et reconfigurations au Moyen-Orient (partie 1)

NDLR : cet article a été écrit avant les évènements de lundi 10 mai, et ceux qui ont suivis. Il n’y fait donc bien naturellement pas référence. Toutefois, il garde toute sa pertinence dans l’analyse de ceux-ci, et ce afin de permettre au lecteur de bien comprendre le contexte et les enjeux des récents développements. Les JRCF consacreront bien entendu le temps venu un article d’analyse de fond sur les conséquences du conflit actuel. L’auteur n’a pas voulu changer une seule analyse de cet article, afin de bien montrer en négatif le renversement gigantesque que ce conflit a opéré, en attendant de le montrer de façon positif.

 

L’actualité de ces dernières semaines au Moyen-orient a été marquée par plusieurs événements qui, pour différents qu’ils soient, n’en montrent pas moins une certaine évolution de la crise que connaît l’impérialisme dans cette région, sur fond de paralysie généralisée des institutions.

 

Des élections qui se suivent et se ressemblent en Israël :

En Israël, les élections législatives du 23 mars ont confirmé l’état de paralysie politique du pays : Israël, embourbée dans ses contradictions, est incapable de se donner une direction politique claire, et au terme de sa quatrième élection législative en deux ans, s’achemine visiblement vers une cinquième. Toute la vie institutionnelle du pays semble se cristalliser autour de la personne de Benyamin Nétanyahou, lui aussi englué dans des « affaires » juridiques : « Bibi or not Bibi », telle semble être la seule question qui se pose actuellement en Israël. Nous avons déjà traité en décembre des enjeux de ces élections, et nous y renvoyons le lecteur pour plus d’informations[1].

 

Certes, Nétanyahou termine encore une fois premier de ces législatives, mais toujours en recul (30 sièges sur 120 en mars 2021, contre 37 en mars 2020), et surtout sans majorité pour gouverner. Celui-ci a bien tenté de former un gouvernement, mais las, l’insubmersible premier ministre a du se rendre à l’évidence : en 12 ans de pouvoir fascisant et crapuleux, il a lassé tant ses électeurs que ses partenaires politiques. Il a bien tenté de former une coalition aussi improbable que contradictoire, en essayant de concilier les ultra-orthodoxes fascistes du Shas et du Yahadut Hatorah, avec ses anciens ex-meilleurs amis du parti de droite Yamina et le parti arabe opportuniste et islamiste du Ra’am (qui représente les intérêts des arabes bédouins du Néguev, bien plus pro-sionistes que les arabes sédentaires). Nétanyahou avait bien tenté de séduire les arabes bédouins du Ra’am en misant sur des promesses aussi illusoires qu’opportunistes d’intégration pour cette minorité en particulier, il a bien du se rendre compte du caractère vain de sa tentative, puisqu’il devait concilier cela avec ses alliés extrémistes du parti sioniste religieux, dont l’intellectuel organique, Shmuel Eliyahu,  a récemment déclaré que  « la terre [d’Israël] vomit les Arabes[2] ». Au moins, les choses sont claires, et les espoirs de faire se tenir tout ce beau monde ensemble par la main pour sauver la carrière de Nétanyahou ont vite dû revenir à la raison, et s’envoler : Nétanyahou renoncera à former un gouvernement[3].

 

En toute bonne logique, il revient donc au parti arrivé second de tenter de former un gouvernement : Yesh Atid, le parti de Yair Lapid, un libéral centriste (donc sioniste), arrivé second avec 17 sièges. Là encore, du fait de la fragmentation extrême des forces politiques, il n’arrivera pas, en toute vraisemblance, à former un parti[4]. Même en additionnant pour l’instant les partis sociaux-démocrates (Meretz et travaillistes), les députés du désormais compromis avec Netanyahou de Benny Gantz, ceux de l’ex-Likoud Gidéon Saar, et ceux du nationaliste d’extrême-droite laic Avigor Lieberman, désormais ennemi acharné de Netanyahou, Yair Lapid n’arrivera qu’à 51 députés avec ce « bloc du changement », loin donc des 61 nécessaires pour former un gouvernement. Pour y arriver, il devra adjoindre à ce bloc déjà fort hétérogène deux des trois forces anti-Nétanyahou présentes : le parti Yamina de Neftali (7 députés), mais qui semble déjà vouloir jouer les attentistes, les islamistes du Ra’am, et les communistes arabes de la Liste Unifiée. Autant dire que vouloir concilier les intérêts de tout le monde ressemble à une tâche impossible. Il est donc plus que probable que les israéliens retournent incessamment sous peu aux urnes, pour la cinquième fois en deux ans, et sans aucune assurance qu’il en sortira quelque chose.

 

Disons tout de même quelques mots de la performance des communistes israéliens de la Liste Unifiée. Celle-ci pourrait être qualifiée de « décevante », car elle enregistre un net déclin de la part des partis anti-sionistes : ceux-ci baissent de 15 à 6 députés en un an, eux qui en mars 2020 avaient réussi le tour de force de jouer les troubles-fêtes en arrachant la troisième place du scrutin. A l’analyse toutefois, cette baisse repose sur deux facteurs, qui sont peut-être moins négatifs qu’on pourrait le penser au premier abord.

Premièrement, les arabes israéliens souffrent d’une vraie lassitude politique, après tant d’années à souffrir sans voir le bout du tunnel. Résultat : la participation électorale arabe s’effondre tandis que les israéliens juifs votent toujours autant[5]. Deuxièmement, la Liste Unifiée est une coalition, menée par le Hadash, le parti communiste israélien. Or, entre mars 2020 et mars 2021, les islamistes du Ra’am ont quitté la coalition de la Liste Unifié pour faire cavalier seuls, et afficher clairement qu’ils étaient prêts à gouverner avec Netanyahou, après avoir été courtisés par celui-ci. De fait, les voix arabes se sont donc dispersées du fait de cet éclatement de la coalition, ce qui permet d’expliquer cette contre-performance électorale. Cela étant dit, on voit que sur le fond, l’opération n’est pas forcément mauvaise pour les communistes israéliens, qui se détachent ainsi d’éléments opportunistes et douteux afin de consolider leur base. Il peut donc tout à faire s’agir d’un recul relatif, qui permettra de rebondir plus tard dans de meilleures conditions, d’autant plus que cette assemblée ne semble pas partie pour avoir beaucoup d’impact politique.

 

Au terme de ce petit tour d’horizon, on voit donc que ces élections confirment la paralysie politique absolue d’Israël, qui s’enfonce chaque semaine un peu plus dans une immobilité institutionnelle aussi périlleuse pour elle que dangereuse pour les palestiniens. En effet, au vu des forces idéologiques fascistes qui montent en puissance en Israël, et qui n’hésitent plus à se montrer ouvertement pour ce qu’ils sont[6], il est tout à craindre que cette paralysie institutionnelle ne nourrissent des velléités de prise de pouvoir minoritaire par des groupes de plus en plus extrémistes.

 

Des élections reportées en Palestine : la trahison d’un Fatah ayant atteint le stade suprême de la corruption

 

Nous nous étions fait en février dernier l’écho de l’annonce d’élections en Palestine, en nous interrogeant sur leur portée réelle et leurs enjeux[7]. Las, Mahmoud Abbas a annoncé fin avril dernier le report sine die de ces élections[8], report dénoncé par tous les autres partis politiques palestiniens, le Hamas voyant là une forme de « coup d’État[9] ». Au fond, pour le Fatah comme pour le Hamas, l’enjeu de ces élections devaient être simples : renouveler leur statu quo, qui consiste dans la gestion par le Hamas de la bande de Gaza, et de la Cisjordanie par le Fatah. Le jeu étant joué d’avance, les deux parties s’étaient entendus pour renouveler leur légitimité de façade réciproque. Sauf que cette partition bien ficelée ne s’est pas déroulée comme prévu, et des outsiders, à commencer par Marwan Barghouti, ont commencé à émerger, menaçant l’hégémonie du Fatah sur la Cisjordanie, et le statu quo. Caracolant en tête dans les sondages, dès qu’il est devenu clair en mars que Marwan Barghouti présenterait bien une liste aux législatives, et se présenterait bien depuis sa prison aux présidentielles qui suivront, où il avait de bonnes chances de l’emporter, l’alternative pour le Fatah était devenue claire : soit laisser les élections se tenir, soit les annuler pour conserver le pouvoir. La décision de Mahmoud Abbas montre bien l’état de corruption absolue qu’a atteint le Fatah, qui ne peut tout simplement plus se présenter à des élections, ni même les organiser. Cette situation montre aussi la fragilité du Hamas, qui ne parvient à exister politiquement qu’à cause du vide politique ambiant en Palestine : mais que surgissent une alternative crédible, et c’en était fini des deux partis.

 

Le fait même que Mahmoud Abbas n’ait annoncé aucune date de report, suspendant purement et simplement les élections (les premières en 15 ans !), montre bien l’état de détresse dans lequel se trouve un Fatah corrompu jusqu’à la moelle. Celui-ci s’est donc résolu à la non-souveraineté de la Palestine, et à gérer la colonisation israélienne, en collaborant avec l’État israélien. Dès lors que tout projet de résistance avait été enterré, et qu’Israël avait renoncé aux accords d’Oslo, cette position ne pouvait que les mener à un pourrissement complet. C’est désormais chose accomplie aujourd’hui.

Il faut dire un mot de la gestion emblématique de la vaccination en Palestine, et qui montre bien l’impasse de la situation actuelle, en illustrant cette non-souveraineté palestinienne. On le sait, les médias s’en sont suffisamment fait l’écho, la vaccination en Israël a été particulièrement rapide et efficace : 50 % de la population vaccinée avec une dose en deux mois, et trois mois avec les deux doses[10]. Sauf qu’Israël, bien qu’étant une puissance d’occupation en Palestine[11], refuse de vacciner les palestiniens, lesquels n’ont bien entendu absolument pas les moyens de faire cette opération. Sentant que sa position était absurde sanitairement parlant, car 100 000 palestiniens travaillent légalement chaque jour en Israël et risquait donc de faire circuler le virus dans un pays vacciné, Israël a consenti à vacciner ces travailleurs, mais pas plus. Le calcul est bien entendu absurde : les liens économiques entre les deux populations sont trop fortes, et le nombre de palestiniens employés illégalement en Israël et dans les colonies y est en réalité bien plus grand. La Palestine en est donc réduit à faire l’aumône des vaccins, et seuls la Russie et la Chine ont pour l’instant répondu à son appel[12]. C’est donc l’exemple type de cas de non-souveraineté dont est chroniquement victime la Palestine.

 

Il faut toutefois s’attarder un peu sur le motif qu’a avancé Mahmoud Abbas pour annuler les élections : Jérusalem-Est, victime par ailleurs de ratonnades anti-arabes perpétrés avec la bénédiction de la police israélienne par des colons israéliens et de manifestations réprimées par la violence durant les dernières nuits du Ramadan. Durant le bref début de campagne électorale, la volonté d’Israël a été claire : tout faire pour que les élections palestiniennes ne puissent pas se tenir, notamment en faisant pression dans la ville de Jérusalem. Un certain nombre de candidats palestiniens ont ainsi été arrêtés à Jérusalem, alors qu’ils venaient y faire campagne[13], et Israël avait annoncé qu’il n’y aura pas de bureaux de vote ouverts à Jérusalem. Les palestiniens de Jérusalem auront donc l’obligation d’aller dans les bureaux de vote des alentours pour pouvoir voter. Ces bâtons dans les roues sont bien sûr aussi inacceptables que gênants pour le déroulement des élections, mais avec quelques aménagements, ils n’auraient pas pu empêcher leur tenue, ni même en changer radicalement le résultat ou en altérer la sincérité, autant que cela est possible. Seulement, Mahmoud Abbas tenait là le prétexte qu’il cherchait depuis deux mois pour annuler l’élection, et il servira à cet effet : le report des élections est en effet justifié selon le Fatah par le fait qu’Israël ne veut pas laisser se tenir des bureaux de vote à Jérusalem. Et ainsi, les élections ne pourront se tenir que lorsqu’Israël autorisera des bureaux de vote à Jérusalem. Autrement dit, jamais, et le subterfuge était aussi grossier que le prétexte non-pertinent. D’autant qu’on signifiait par là à Israël que c’était lui qui décidait de la tenue d’élections en Palestine. Bref, encore un exemple criant de non-souveraineté palestinienne. Il est évident que personne ne s’est laissé prendre au piège, et que l’argument censé être « sentimental » de Jérusalem a fait long feu chez les palestiniens.

 

Pour réagir face à cette félonie, la marge de manœuvre de la société civile est plus qu’étroite, d’autant que les partis autre que le Fatah et le Hamas sont de taille relativement modeste en Palestine, ce qui ne leur permet pas de canaliser un vrai mouvement de masse. Occupation oblige, la colère palestinienne a explosée à Jérusalem, sur fond d’expropriations récurrentes de palestiniens par la justice israélienne[14]. Ces méthodes de bandits ont donc reçu la juste réponse qu’elles méritait : la colère populaire légitime, immédiatement réprimée par la police israélienne qui, en blessant et en mutilant des centaines de palestiniens continue de montrer aux yeux du monde ce qu’elle est : une puissance coloniale d’occupation, au service d’un projet ethno-nationaliste – la « purification ethnique » de Jérusalem, et de toute la « Judée samaritaine ». Mais nul doute que la volonté palestinienne de résistance, qui a su en quelques semaines faire émerger une politique alternative au sein d’élections-mirages, saurait tirer les conséquences de cette félonie du Fatah, et faire émerger sa ligne propre qui ne pourra que comporter les points suivants : résistance sans concession à l’envahisseur israélien, patriotisme populaire anti-coloniale, défense de la création d’un véritable État palestinien souverain, programme social avancé et approfondi, et organisation du peuple dans un mouvement structuré. Sans la réunion de ces éléments, la société civile palestinienne sera condamnée à se révolter périodiquement à l’infini, sans parvenir à une solution concrète[15].

 

 

 

[11]Il y a ainsi installé des tribunaux militaires en Cisjordanie pour juger toutes les affaires juridiques : si cela n’est pas un aveu matériel d’occupation militaire, on se demande bien ce que c’est !

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