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L’entrée de la Russie dans la première guerre mondiale

L’entrée de la Russie dans la première guerre mondiale

Le déclenchement de la Grande Guerre ne peut se dissocier de l’entrée en guerre de la Russie. Puissance européenne majeure, elle va entraîner par son jeu d’alliances ce conflit vers un affrontement continental puis mondial. L’Empire russe souffre d’un retard de développement en comparaison des autres nations dominant l’Europe. Autre point d’achoppement, le pays se remet d’une double crise (à la fois politique et militaire) qui a fait vaciller le pouvoir du Tsar.

Dans ces conditions, quels facteurs ont poussé le pouvoir russe, et particulièrement le monarque, à entrer en guerre contre les empires germaniques et leurs alliés ? Quels étaient les enjeux de cette déclaration de guerre ?

 

Nous allons étayer des réponses qui n’ont pas toutes la même importance au regard de la trace qu’elles ont laissée dans l’Histoire vulgarisée, notamment dans l’enseignement secondaire.
La Russie de 1914 est un empire fébrile mais faisant preuve d’une volonté de maintenir ses intérêts géopolitiques. L’accès aux mers chaudes, la politique de défaire définitivement l’Empire ottoman et le patronage des peuples slaves dans le but d’affaiblir l’Autriche-Hongrie dans son extension balkanique sont des éléments qui existaient dès le début du 20e siècle dans la realpolitik russe. Plusieurs crises géopolitiques majeures se sont par ailleurs déroulées à la fin du 19e et au début du 20e entre la Russie et l’Empire austro-hongrois. L’inimitié entre ces deux impérialismes risquait fort de déboucher sur un conflit. Le casus belli de l’assassinat du prince Franz Ferdinand à Sarajevo fut l’onde de choc que beaucoup redoutaient.

Il est donc important de présenter le contexte et les rivalités géopolitiques en cours dans la période de 1900 à 1914. Celle-ci concerne aussi le rapport à la puissance que le pouvoir tsariste avait pour asseoir une hégémonie en Europe, au détriment de ses adversaires frontaliers.

La marche à la guerre est une épreuve de longue haleine dans la balance des alliances militaires de ce début de 20e siècle. Un « simple » attentat mettant en cause un petit état balkanique fraichement indépendant ne justifiait pas à lui seul cette guerre de masse industrielle. Ces sont bien plus les rivalités étatiques et les rancœurs historiques entre puissances européennes qui ont basculé le levier de la confrontation militaire. Le cas russe est peut-être celui qui est le plus intéressant dans le sens où il ne restera pas figé jusqu’au dénouement du conflit. La guerre est l’arbre qui donnera le fruit de la révolution de 1917.

 
L’entrée de la Russie dans la première guerre mondiale

Le retour à la puissance

La voie d’opération la plus courte et la plus sûre pour Constantinople

passe par Vienne… et Berlin

Le quartier-maître général Youri Danilov

 

Assez paradoxalement, l’Empire russe à l’orée de la guerre est en position de faiblesse dans les rapports de puissance en Europe. L’année 1905 est un parfait exemple : la signature du traité de Portsmouth le 5 septembre 1905 qui reconnait la défaite de la Russie face à l’Empire du Japon, voit en parallèle se dérouler à cause de cette guerre russo-japonaise une révolution. Elle éclate le 22 janvier par la répression du dimanche sanglant à Saint-Pétersbourg et se répandra à travers l’empire où elle durera jusqu’en 1907 en Pologne. Le pouvoir chancelant du Tsar, obligé de faire des concessions par la création d’une constitution et d’un parlement, la Douma, est mis à profit par les Autrichiens dans la course au démantèlement progressif de l’Empire ottoman qui oppose les deux empires.

L’image de la Russie est d’autant plus ternie qu’elle est la première nation européenne à perdre contre un adversaire asiatique. Les représentations racistes de l’époque claironnaient la supériorité des Européens sur l’ensemble des autres peuples de la planète.

1) Les Balkans soumis à l’hégémonie austro-hongroise.

Une vieille rivalité oppose Russes et Autrichiens concernant l’annexion de la Bosnie-Herzégovine par ces derniers. Encore aux mains des Ottomans au début du siècle, ce territoire est à la fois revendiqué par la Serbie et l’Empire des Habsbourg.

Les Serbes ont pour but de rassembler en leur royaume les populations serbes de Bosnie et de faire la jonction territoriale avec le Monténégro, une principauté indépendante serbe. A contrario l’objectif des Autrichiens est d’empêcher une telle union qui susciterait un possible engouement des Serbes d’Autriche-Hongrie pour ce projet géopolitique voire des autres populations Slaves de l’empire. Par ailleurs, Vienne lorgne sur le port stratégique de Thessalonique. L’isolement diplomatique russe et son affaiblissement interne est une période excellente pour réaffirmer les prétentions territoriales autrichiennes dans la péninsule et atteindre à long terme les côtes égéennes pour assurer un débouché direct entre la capitale Vienne et Thessalonique.

Le changement dynastique en Serbie, survenu en 1903, a fait rallier la monarchie serbe aux intérêts diplomatiques russes dans les Balkans, actant définitivement une opposition entre les deux voisins Austro-hongrois et Serbe dont les relations précédentes restaient cordiales. La défiance serbe, forte du parrainage russe, vis-à-vis de l’expansionnisme austro-hongrois déboucherait inexorablement vers un conflit armé.

La crise bosnienne de 1908-1909 est le déclencheur sans conteste de l’inimitié entre Autrichiens et Russes pour le contrôle des Balkans. L’annexion tumultueuse de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie se réalise dans un climat de tension diplomatique dont la Russie sort perdante. Malgré les menaces, la Russie et la Serbie sortent affaiblies. La tension va encore monter d’un cran avec les guerres balkaniques.

L’entrée de la Russie dans la première guerre mondiale

2) Les guerres balkaniques : panslavisme et redistributions des cartes

Quatre années après l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, les nouvelles nations indépendantes n’ont pas abandonné leurs objectifs d’extension territoriale aux dépens des empires limitrophes. Le plus faible étant l’empire ottoman, il était normal de voir la Serbie, la Grèce et la Bulgarie se coaliser et vaincre l’ancienne puissance tutélaire. La guerre contre les Ottomans est déclenchée le 8 octobre 1912.

Le soutien russe trouva un succès dans la concrétisation d’une alliance panslave entre la Serbie, le Monténégro et la Bulgarie. Le panslavisme russe est une idéologie qui a pour but de rassembler les populations slaves au sein de l’empire des Romanov. Vœux pieux s’il en est, cette chimère sert à séduire les fractions politiques slaves au sein de l’Empire austro-hongrois et de l’Empire ottoman. Il faut ajouter le facteur religieux : la Russie se veut la garante des chrétiens au sein de l’Empire ottoman et plus particulièrement des orthodoxes. Et cette Ligue balkanique créée pour lutter contre les Ottomans se compose d’États orthodoxes car la Grèce y prend part. La première guerre balkanique gagnée par la Ligue en 1913 ne va pas effacer les antagonismes entre les nations vainqueurs, en particulier pour le partage de la Macédoine. La ligue se dissout et une nouvelle guerre éclate la même année de fin juin à début Août entre la Bulgarie et ses voisins. Serbo-monténégrins, Grecs, Roumains et même Turcs brisent les velléités d’hégémonie bulgare sur le sud de la péninsule balkanique. Les Russes restent relativement muets face à un retournement de situation qu’ils ne comprennent pas. Ce faisant, ce relatif silence entraînera le basculement de la monarchie bulgare dans le camp des puissances centrales germaniques. Le libérateur et allié pour la lutte d’indépendance de la Bulgarie à la fin du 19e siècle s’est transformé en héraut du « grand-serbisme ».

La Russie perd un atout essentiel dans sa reprise en main stratégique de la région. En effet, la Ligue balkanique justifiait la rhétorique politico-religieuse russe de soutien aux peuples frères slaves orthodoxes ou seulement orthodoxes. Elle servait de bloc pouvant faire pression sur l’expansion sudiste de l’Autriche-Hongrie et assurer à moyen terme la libération des détroits de toute présence ottomane. La diplomatie russe n’avait pas pris en compte les représentations propres à chaque nation balkanique. Les expansionnismes serbe et bulgare convoitaient les mêmes territoires. Certainement plus contraignant pour les objectifs géopolitiques russes d’alors : la Bulgarie voulait s’emparer de Constantinople pour elle-même.

Géographiquement isolée malgré ses conquêtes rapides, la Serbie pourra se tourner uniquement vers la Russie. La géopolitique russe est coincée puisqu’elle ne peut perdre le dernier allié dans cette région éminemment cruciale pour le rapport de force avec l’Autriche-Hongrie. Justement, cette dernière ne peut laisser un nouvel État acquérir une position suffisamment forte qui mettrait en péril ses territoires nouvellement annexés. La Serbie n’a pas abandonné l’idée de revendiquer les territoires en Bosnie et en Hongrie où vivent des populations serbes. L’Allemagne soutient l’Empire des Habsbourg dans ses craintes car le Reich considère la Serbie comme un État satellite de l’Empire russe.

La marche à la guerre est actée puisqu’il s’agira de briser l’élan de la puissance serbe.

1913 est l’année de nouvelles réformes militaires et de modernisations des armements en Russie. L’Autriche-Hongrie doit trouver un prétexte pour envahir la Serbie encore affaiblie par ses conflits balkaniques et avant que la capacité militaire russe ne devienne optimale, ce qui faciliterait un soutien aux armées serbes.

 

La nécessité de réforme face aux dilemmes du gouvernement russe

Sur le plan intérieur, le Tsar Nicolas II est en difficulté et ses déboires en politique extérieure, que ce soit militairement (défaite contre les Japonais en 1905) ou par sa passivité lors de l’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie en 1908. En ne mettant pas ses menaces de guerre à exécution en janvier 1909, il apparait comme un souverain faible[1]. Les conflits dans les Balkans s’étant poursuivis, une seconde volte-face ne pourrait qu’avoir des conséquences sur son autorité. Au contraire, en mobilisant le peuple et surtout les élites, il peut retrouver une légitimité. En étant commandant en chef de l’armée impériale, il hiérarchise mieux la société et tente de revenir à la situation avant la Révolution de 1905. De plus avec la loi de 1912 sur la conscription, l’Empereur peut profiter de sa force du nombre, sans égale en Europe (12 millions de soldats disponibles). Ce vivier permettrait de cimenter la nation grâce à la modernisation de son armée en partie dûe au financement français important[2].

1) Le temps des réformes.

Un grand plan de modernisation est décrété en 1913 pour rendre la capacité des forces russes optimales pour 1917[3]. Pour les cercles militaires, il est salvateur qu’un tel plan s’établisse dans le but de sécuriser les positions de l’Empire en Europe. Les défaites militaires et diplomatiques précédentes ont beaucoup impacté les milieux de réflexion stratégique russes. Malgré quelques succès diplomatiques en Asie - convention anglo-russe de 1907 pour la délimitation des aires d’influence bilatérales en Iran, convention russo-japonaise de 1912 actant la délimitation des zones d’influence bilatérales en Mandchourie et en Mongolie-Intérieure ; la crainte de ne pas pouvoir accomplir la fameuse politique des « mers chaudes » préoccupe les dirigeants russes. Une méfiance prédomine de voir l’Empire à nouveau faire face à une coalition « d’encerclement » comme pour la guerre de Crimée[4]. En effet, la Russie était entourée de puissances hostiles (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Japon) ou considérées comme pouvant le devenir (Royaume-Uni et Chine)[5]. La position stratégique de ce pays est donc fragile. Le pays n’ayant pas signé d’alliance avec l’Empire britannique - il était tout-à-fait possible que celui-ci se tourne contre la Russie si elle s’impliquait dans une campagne militaire allant à l’encontre de ses intérêts géostratégiques, en particulier au Moyen-Orient.

Les dirigeants russes, encore marqués par les pressions politico-sociales de l’après révolution de 1905, ne peuvent se lancer dans une quelconque aventure militaire. La fameuse remarque de Piotr Stolypine, premier ministre du Tsar de 1906 à 1911, disant que la Russie avait besoin de « vingt années de paix » afin de compléter sa modernisation économique montre les intentions pacifistes dominantes dans les sphères du pouvoir russe[6].

2) Le rôle ambivalent du Tsar

Nicolas II était très proche de son cousin le Kaiser Guillaume II. Ce lien a beaucoup influencé les décisions et autres tergiversations du Tsar. Devenu extrêmement pieux, dévoué à sa famille, le monarque russe porte une haute estime à sa parentèle allemande tout en sachant que les intérêts géopolitiques des deux empires ne convergent aucunement. Il sait que son propre état-major et celui de l’Empire allemand planifient de potentielles opérations et manœuvres en cas d’escalades entre les deux pays.

Poincaré le note justement dans ses « origines de la Guerre » : le père de l’empereur Alexandre III redoutait avant 1891 que la France de régime parlementaire « ne rendît incertaine et fragile l’amitié des deux pays »[7]. Il s’avère que du côté français rien de tel ne se réalisa, en revanche pour la partie russe la solidité de l’alliance ne reposait que sur la seule volonté de Nicolas II. « Nous étions toujours à la merci, je ne dis pas d’une déloyauté, mais d’une erreur ou d’une défaillance. Par bonheur, les intrigues allemandes ont fini par échouer devant l’honnêteté de Nicolas II et devant ce respect religieux qu’il professait »[8]. La question se pose de savoir si les sentiments du Tsar à l’égard de son cousin sont la raison pour laquelle aucune déclaration de guerre n’a émané de l’Empire russe contre les puissances germaniques. En effet, celles-ci l’ont déclarée suite à la mobilisation générale russe du 30 juillet 1914, le 1er août pour les Allemands et le 6 août pour les Austro-hongrois.

Il est de manière générale reproché aux empires centraux, Allemagne en tête, d’avoir déclenché cette guerre étant donné la chronologie et les offensives effectuées. Or les causes ayant mené au conflit rejaillissent aussi sur l’implication de la Russie.

Une confrontation entre les Austro-hongrois et les Russes couvait depuis la révision par le congrès de Berlin en 1878 des acquis territoriaux russes sur des portions du territoire ottoman. Le changement de dynastie en Serbie, l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, la création de la Ligue balkanique sont autant de facteurs attisant l’hostilité entre les deux empires. Les menaces d’intervention en 1909 contre les Autrichiens auraient pu être le déclencheur de cette guerre mondiale. Sauf que le gouvernement russe connaissait ses limites. Sa capacité militaire et technologique se devait d’être optimisée pour un futur conflit avec Vienne.

Du côté russe, malgré la réticence à mener une guerre contre l’Allemagne, la nécessité de retrouver une crédibilité de force qui ferait reprendre confiance au peuple dans son Tsar passait par une victoire totale et définitive sur l’ennemi ottoman aux abois. Le risque de voir l’Empire des Habsbourg s’emparer du restant de la péninsule balkanique encore aux mains des Ottomans était bien trop grand pour ne pas agir. La casus belli de l’assassinat de Sarajevo révélait enfin l’antagonisme géopolitique entre les deux puissances qui allait se résoudre par les armes.

 

Il est vrai que le comportement du Tsar laisse penser à une énième mise en garde sans volonté d’agir. Les déclarations de guerres des empires germaniques prouvent que le moment était propice dans leurs plans de bataille pour frapper un empire russe encore vacillant. Les premières offensives allemandes du front de l’Est le prouveront.

La pression de la presse capitaliste, d’une partie réactionnaire de la population et des cercles intellectuels et militaires pour l’entrée en guerre a considérablement pesé. Ce panslavisme russe a infusé suffisamment pour entraîner la mobilisation aux côtés des « frères » serbes, slaves et orthodoxes.

La crainte suscitée par le pangermanisme, en opposition auquel le panslavisme - qui date également du 19e siècle - est né, a aussi servi de ferment pour la mobilisation générale. La propagande russe s’en servira comme thème dans le courant de la guerre sans pour autant parvenir à supplanter un mouvement profond émanant du peuple et du prolétariat : la lassitude de la guerre et de l’austérité.

 

 

 

[1] Sergei Dobrorolski, « The Russian Mobilisation of 1914 » (URL : http://www.vlib.us/wwi)

[2] Romain Yakemtchouk, La France et la Russie : alliances et discordances, Paris, l'Harmattan, 2011, p. 69

[3] The Russian Origins of the First World War, Sean McMeekin, p.7

[4] De 1853 à 1856.

[5] Ibid, p.13

[6] Ibid, p.19

[7] POINCARÉ, Raymond, Les origines de la Guerre, Paris, Plon, 1921, p. 74-79

[8] Ibid

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