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JRCF

L’éternelle renaissance du fascisme japonais

Tandis que la population japonaise se recueillait en souvenir de l’armistice de la Seconde Guerre Mondiale, samedi 15 août, le premier ministre Shinzo Abe a fait parler de lui. En effet, il a à nouveau insisté sur sa volonté d’accomplir son projet de réforme constitutionnelle, malgré de récentes polémiques sur sa gestion plus que légère de la pandémie de coronavirus et sur une affaire de corruption immobilière. Or, cette révision controversée de l’article 9 consécutif à la défense donne lieu à des débats houleux et à des contestations vives, à la fois dans la société nippone et chez ses voisins asiatiques.

  La Constitution japonaise actuelle date de 1947. Comme sa date d’adoption l’indique, elle résulte directement de la défaite du Japon impérial et a été rédigée sous la férule de l’autorité d’occupation américaine. Si le projet initial a formellement été soumis et voté par le Parlement, le général américain Douglas Mac Arthur[1] a, dans les faits, imposé de nombreux principes à ses rédacteurs : la limitation du rôle politique de l’empereur, le respect des droits fondamentaux et, pour ce qui nous intéresse dans cet article, la renonciation définitive à la guerre ! En effet, l’article 9 de la Constitution de 1947 dispose en son premier alinéa qu’« aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l'ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l'usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. » Pour s’assurer d’un respect scrupuleux de cette exigence, le second alinéa du même article 9 précise que : « pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l'État ne sera pas reconnu. ». Le Japon n’est donc officiellement pas autorisé à posséder d’armée. Comme la nécessité d’assurer la sécurité nationale est une constante qui ne peut être modifiée par une disposition constitutionnelle, tout aussi noble qu’elle puisse sembler, cet article force en réalité le Japon à se ranger sous le giron américain pour ce qui relève de sa défense nationale, ce qui fut avalisé par le traité de défense américano-japonais de 1951. Critiqué pour son déséquilibre en faveur des Etats-Unis, celui-ci sera révisé cosmétiquement en 1960 mais un même principe de vassalité demeure : les Etats-Unis prennent en charge la défense militaire du Japon, forcé d’accepter la présence de bases américaines sur son sol et enjoint à suivre l’allié américain en matière de politique étrangère. Tout au long du XXe siècle, le Japon tiendra lieu de tête de pont de l’impérialisme américain en Asie et de base arrière lors de ses guerres impérialistes (Vietnam, Corée).

 A cette soumission aux forces de défense américaine (dont l’entretien des bases incombe au Japon et constitue longtemps une part non-négligeable de son budget de défense) s’ajoute également l’inévitable contournement contra legem des dispositions constitutionnelles par le gouvernement nippon dès 1954. Comme l’Allemagne de Weimar avant lui, le gouvernement japonais avait en effet compris que l’interdiction faite à l’Etat d’entretenir des forces armées pouvait être aisément contournée en ayant recours des pseudo « forces d’autodéfenses privées ».  Les Forces Japonaises d’Autodéfense, qui contredisent strictement le deuxième alinéa de la Constitution de 1946, constituent selon les experts la quatrième force armée au monde et son budget représentait en 2018 5% du PIB de l’archipel. Initialement cantonnées à la lutte contre les catastrophes naturelles, les FAD se sont peu à peu déployées dans des conflits internationaux, systématiquement dans le sillon des Etats-Unis : de l’Irak au Sud Soudan, les « forces d’autodéfense japonaises » avaient évoqué la nécessité de participer à une « défense collective » (sic) pour justifier leur vassalité militaire à l’égard de l’armée américaine. Cette pseudo défense collective est autorisée par voie législative depuis 1999.

Pourquoi donc, compte tenu de cette capacité matériellement existante pour le Japon de se défendre en cas d’agression, la droite japonaise du Parti Libéral Démocrate (ci-après PLD) tient elle tant à réviser la Constitution de 1947 ? C’est en effet une véritable obsession pour le premier ministre Shinzo Abe, qui n’a eu de cesse que de remettre sur le tapis ce projet de révision de l’article 9 malgré une grande opposition de la population japonaise, majoritairement très attachée au pacifisme et au désarmement. On peut y voir l’influence du fameux lobby fascisant Nippon Kaigi. Fondé en 1997 par la fusion d’organisations de vétérans de la Seconde Guerre Mondiale et de religieux extrémistes, Nipon Kaigi détient une influence très importante sur la vie politique de l’archipel : en 2016, 300 des 480 membres de la Diète[2] déclaraient y être affiliés ainsi que de nombreux ministres de l’actuel gouvernement à commencer par Abe lui-même et son actuel président, Toru Miyoshi. Les objectifs politiques de Nippon Kaigi sont clairement révisionnistes : il s’agit de revenir à une monarchie traditionnelle avec un retour au statut divin de l’empereur du Japon, d’essentiellement abandonner la politique pacifiste de l’article 9 et d’encourager le patriotisme et le nationalisme dans la population à travers l’enseignement de visions révisionnistes de l’histoire du pays, niant notamment les crimes de guerre commis par l’empire japonais à l’encontre des peuples d’Asie de l’entre deux guerre à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Violemment xénophobe, il s’oppose ainsi à toute réparation de guerre, voire excuse publique, aux populations victimes des crimes de guerre japonais. Des sections tokyoïtes de Nippon Kaigi n’hésitent pas à arborer le drapeau de la marine impériale nippone et à chanter l’hymne à l’empereur, le Kimi ga yo, ce qui montre sa fascination pour le Japon impérial fasciste. Sur le versant religieux, le Nippon Kaigi revendique un retour à un shintoïsme pur, considéré comme l’expression religieuse de l’exception raciale japonaise. Ses membres sont également connus pour leur pèlerinage au sanctuaire Yasunuki, où sont enterrés depuis 1974 14 criminels de guerre japonais. En 2013, Shinzo Abe s’était ainsi rendu publiquement s’y recueillir, ce qui avait suscité de nombreuses controverses tant dans le pays que chez ses voisins coréens et chinois. En 2020, trois de ses ministres, tous membres du PLD et de Nippon Kaigi, s’y sont rendus en personne et y ont déposé une somme d’argent en son nom. Le Parti Communiste Japonais, quant à lui, dénonce le projet de révision de la Constitution ainsi que la politique agressive d’Abe à l’égard de la Corée du Nord, que la remilitarisation pourrait conduire à une escalade inquiétante.

En outre, Nippon Kaigi est également liée au scandale de corruption immobilière qui a éclaboussé le gouvernement Abe en 2018. Des membres du gouvernement et de la fonction publique, appartenant tous au lobby, ont ainsi pratiqué des fraudes massives aux règles du marché public, afin d’octroyer un terrain constructible à un groupe d’enseignement privé, le Moritomo Gakuen, à des prix nettement inférieurs à ceux du marché. Or, l’entreprise Moritomo Gakuen enseigne dans ses établissements la vision révisionniste de l’histoire que professe le Nippon Kaigi et se revendique également du shintoïsme radical. L’affaire a éclaboussé les deux personnages les plus importants du gouvernement, le vice-premier ministre Taro Aso et le premier ministre Shinzo Abe, dont la femme avait été contactée pour être remplir la fonction de directrice d’une école primaire de l’établissement. Le groupe a également fait parler de lui en raison de publication d’articles ouvertement racistes dans ses journaux scolaires. Loin de se borner à l’Europe et à l’Amérique latine où on le cantonne trop souvent, le phénomène mondial de fascisation est particulièrement puissant au Japon où il s’exprime à visage découvert. Des organisations ouvertement fascistes comme le Nippon Kaigi ont non seulement le droit d’exister, mais elles ont su se tisser un réseau notablement puissant, liant les milieux politiques, religieux et d’affaire. Preuve, s’il en était encore besoin du caractère profondément bourgeois et interne à la crise capitaliste du fascisme contrairement à ce qu’a tendance à professer aujourd’hui la vulgate réactionnaire, de Zemmour à Epstein.

 

Shannon-JRCF.


[1] Ce brave homme est également connu pour son action lors de la guerre de Corée (1950-1953). Il avait suggéré au président Truman de larguer « des matières radioactives » sur le territoire du pays, suite à la réussite de l’offensive communiste.

[2] Equivalent japonais de l’Assemblée Nationale

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