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Le danger pour l’Allemagne, ce n’est pas l’héritage de la RDA, mais les nazis et les néonazis – par Egon Krenz

Discours d‘ Egon Krenz lors de la commémoration du 70e anniversaire du gouvernement de la RDA, le 12 octobre 2019 à Bochum.

Chers amis,

Cher représentant de l’ambassade de la Fédération de Russie,

Je suis particulièrement heureux que vous participiez à cet événement. Les quarante ans de la RDA n’auraient pas été concevables sans l’Union soviétique. Veuillez transmettre au président Poutine que ceux qui sont réunis ici, et avec eux les millions d’Allemands de l’Est, n’oublieront jamais que 27 millions de citoyens soviétiques ont donné leur vie pour notre liberté et pour la libération de l’ du fascisme.

Chers invités,

Une merveilleuse chanson d’enfant a probablement accompagné tous les citoyens de RDA, de leur petite enfance à leur mort. Souvenez-vous de ces moments où le Canadien Perry Friedmann, bien intégré en RDA, était sur scène avec son banjo et entonnait doucement : « Petite colombe blanche de la paix, survole notre pays », et finissait par l’appel : « Petite colombe blanche, reviens à temps ».

Elle n’est jamais revenue, la colombe de la paix. La chanson a rarement été chantée depuis que la RDA n’existe plus. Elle n’a probablement pas eu envie de revenir dans un pays allemand qui faisait de nouveau la guerre, d’abord en Yougoslavie, puis en Afghanistan, et dans d’autres interventions armées où plus de 100 soldats allemands sont morts au combat.

En 40 ans de RDA, pas un soldat de l’Armée populaire nationale n’a foulé le sol d’un territoire étranger en mission de combat. Impensable également qu’un colonel de l’Armée populaire nationale pût donner, comme celui de la Bundeswehr en Afghanistan, l’ordre qui a causé en une nuit la mort de plus de 150 civils avant d’être quand même nommé général de la Bundeswehr.

« Plus jamais la guerre, plus jamais le fascisme ! » Ce serment de Buchenwald a été le fondement sur lequel la République démocratique allemande a été créée le 7 octobre 1949.

Personne ne peut faire disparaître la vérité : dans la longue histoire allemande, la RDA est l’unique État qui n’a jamais mené de guerre. Cela seul justifie qu’on se souvienne d’elle avec le plus grand respect. C’est ce que nous avons convenu de faire aujourd’hui ici. Même si les Soldschreiber voudraient l’empêcher.

Nous-  c’est-à-dire des gens très différents qui ne veulent pas que la vie qu’ils ont vécue soit expliquée par ceux qui ont toujours eu des problèmes avec la vérité ou n’ont jamais été chez eux ici - nous ne sommes pas nostalgiques, et encore moins « ostalgiques », un mot à la mode qui n’est utilisé que pour dénoncer nos souvenirs et notre conscience des valeurs de la RDA.  

Nous ne sommes pas non plus des ignorants qui ne veulent pas voir que beaucoup de choses ont été faites depuis 1990. Nous ne glorifions pas la RDA. Non, nous sommes des contemporains éveillés qui ont fait l’expérience de deux systèmes sociaux et peuvent donc facilement comparer ce qu’était véritablement la RDA et le mal que fait votre rage aveugle.

En fin de compte, après la renaissance des rapports capitalistes en Allemagne de l’Ouest et la réapparition des anciens nazis, la RDA était la seule alternative raisonnable à une Allemagne qui avait été responsable de deux guerres mondiales et d’une cruelle dictature fasciste.

Une des raisons ayant présidé à la fondation de la RDA était l’unité allemande. Elle n’aurait jamais existé si la République fédérale n’avait pas été créée en tant qu’État séparé. Bertolt Brecht avait souhaité qu’« une bonne Allemagne éclose, comme un autre bon pays ». Et le texte de Becher, « Allemagne, patrie unie », était le meilleur contre-projet à « Deutschland, Deutschland über alles ».

Qu’il n’y ait pas eu à l’époque d’Allemagne unie n’est pas uniquement, mais principalement dû à l’ancienne république fédérale. Lors de l’élaboration de la Loi fondamentale, un de ses pères a proclamé que « tout territoire allemand situé hors de la République fédérale doit être considéré comme irrédentiste »[1], donc comme territoire sous domination étrangère, « dont le retour à la patrie doit être poursuivi par tous les moyens. » Et ceux qui ne s’y soumettent pas doivent être « considérés et poursuivis comme des traîtres »[2].

Le scénario du traitement par l’État de l’Ouest de celui de l’Est remonte déjà à une époque où la RDA n’existait même pas, où elle ne pouvait absolument pas avoir commis tous les crimes qu’on lui attribue aujourd’hui. L’acte de naissance de la haine à l’égard de la RDA était et reste l’anticommunisme, que Thomas Mann avait déjà qualifié de folie absolue au siècle dernier.

C’est Konrad Adenauer qui a déclaré: « Les territoires qui se trouvent à l’est de la Werra et de l’Elbe sont des provinces captives. Par conséquent, le devoir n’est pas la réunification mais la libération. Le mot réunification doit définitivement disparaître. Il a déjà provoqué trop de malheur. Le mot d’ordre est : libération[3]. »

Qu’est-ce qu’on n’imputait pas à la RDA ? Nous étions des « valets des Russes », des « exécuteurs de la volonté de Staline en Allemagne », on nous appelait aussi « Zonenheinis ».  Pour Adenauer, la Sibérie commençait à l’Elbe et à la Werra. Il n’a plus été possible de maintenir ces absurdités lorsque l’ONU a reconnu les deux États comme égaux en droit et que 134 pays ont noué des relations diplomatiques avec la RDA.

Il est arrivé, par exemple, que Volker Rühe, le vice-président du groupe de la CDU au Parlement allemand, s’enthousiasme : une conversation avec Honecker était « plus agréable et constructive qu’une discussion avec la cheffe du gouvernement britannique ». Ou que des politiciens haut placés de toutes les couleurs souhaitent être pris en photo avec le secrétaire général du SED pour les soutenir dans leur campagne électorale. Enfin, Helmut Kohl a qualifié Honecker de « partenaire fiable » et son successeur Gerhard Schröder a été carrément impressionné par le président du Conseil de la RDA. C’est aussi à cette époque que des traités contraignants en termes de droit international ont été conclus et que le chef d’État est-allemand a été accueilli en 1987 avec tous les honneurs diplomatiques lors d’une visite officielle.

Mais ensuite, il y a eu 1990 : on est revenu à la délirante image historique des années 1950, qui vaut toujours aujourd’hui et qui empoisonne l’atmosphère politique.

Dans son rapport, le délégué du gouvernement fédéral aux affaires de l’Est n’a fait que répéter ce qui est la norme depuis 29 ans : la RDA « délabrée » est responsable pour tout ce qui ne fonctionne pas dans la République fédérale, elle n’aurait amené que crimes et dettes dans l’unité.

Cet homme n’avait que treize ans en 1989. Pourtant il se rappelle encore très exactement que les Allemands de l’Est ont eu le malheur « de vivre pendant 40 ans du mauvais côté de l’histoire ». Cette répétition des stéréotypes imbéciles des années de la guerre froide ne correspond cependant absolument pas aux expériences concrètes de très, très nombreux citoyens de la RDA. Les dirigeants devraient enfin se demander pourquoi si, entretemps, seulement 38% des Allemands de l’Est considèrent que la réunification a été une réussite et si 57% se considèrent même comme des « citoyens de deuxième classe ».  

Quand Gregor Gysi était encore un citoyen de la RDA, lors de cette nuit fatidique où l’annexion de la RDA à la République fédérale a été déclarée, il a crié aux députés du Parlement d’alors : « Je regrette que le processus de décision ait été mené à la cravache… et n’ait pas pris une forme digne, dénuée de tactique électorale ; car la RDA … a été, pour nous tous – avec des expériences très différentes – la vie que nous avons menée jusque-là. Ce que nous sommes tous aujourd’hui, nous le sommes devenus ici, et je regrette que le processus de réunification ait été réduit à une annexion. »

Ce défaut fondamental se fait encore sentir aujourd’hui.

Si l’on en croit le discours qu’elle a prononcé lors de l’anniversaire de la réunification, Angela Merkel veut témoigner son respect à ceux qui ont été « victimes du régime du SED » et qui l’ont combattu. Jusqu’ici, tout va bien s’il s’agit de victimes réelles et non supposées. Pratiquement, cependant, cela signifie renforcer la marginalisation de millions de citoyens pour qui la RDA était une histoire de cœur et qui se sont engagés toute leur vie pour leur pays.

À l’évidence, cela a échappé à Madame Merkel : les citoyens de RDA ont non seulement évacué les ruines de la Seconde Guerre mondiale, rendu les villes et les villages de nouveau habitables, reconstruit de précieux lieux culturels historiques, ils ont aussi créé beaucoup de nouvelles entreprises, des rues, des quartiers et des villes avec des logements modernes, des écoles, des crèches et des jardins d’enfants, des dispensaires, des hôpitaux, des installations sportives et culturelles. En 1945, il n’y avait rien, mais il n’y avait rien non plus que la RDA pût démolir.

C’est une grave erreur de supposer que la RDA ait été gouvernée depuis quarante ans contre le peuple. Il y a eu des années de soutien fort – par exemple lors du référendum de 1968 sur la Constitution, approuvée par 94,5% des votants après un débat populaire approfondi. Une Constitution adoptée par référendum, qui a été abrogée en 1990 sans référendum.  

La vérité est que ce n’est pas deux États qui se sont réunis, mais que l’un a repris l’autre et défini les règles. Les citoyens de la RDA n’ont jamais été consultés sur la question de savoir si c’était ce qu’ils voulaient. Pareille décision a des conséquences à long terme. Ce que j’ai lu, vu et entendu ces derniers jours dans la presse, en relation avec le 9 octobre 1989, le montre : plus nous nous éloignons de la fin de la RDA, plus les défaillances invoquées officiellement contre elle deviennent fantaisistes, irréalistes et méchantes. Si l’on en croit les faiseurs d’opinion du monde politique, les anciens citoyens de la RDA ne sont qu’une petite poignée de créatures manipulées, coincées derrière un mur avec une économie pourrie, entourées de grisaille et de bouchons, et de « mouchards » de la sécurité d’État.

Heiner Müller, un citoyen qui n’a certainement pas ménagé ses critiques à la RDA, a très tôt démasqué cette position en portant ce jugement : « La vision historique de la RDA », écrit-il, « est obscurcie par un écran moral destiné à combler les lacunes de sa propre totalité morale[4]. »

La force, l’argent et les ressources déployés dans la dénonciation de la RDA – toute une « industrie de remise à jour » s’en occupe – seraient plus judicieusement investis dans l’opposition au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie. Ce sont les nazis, les néonazis et les semeurs de troubles de l’AfD qui mettent l’Allemagne en danger, pas l’héritage de la RDA. L’antisémitisme n’est pas une opinion, c’est un crime.

L’article 6 de la Constitution de la RDA stipule : « La propagande militariste et revancharde sous toutes ses formes, l’incitation à la guerre et les manifestations de haine religieuse, raciste et ethnique sont punies comme des crimes[5]. »

Nombre d’Allemands de l’Est ont de multiples raisons d’être déçus. L’une d’elles est que la présentation qu’on fait de la RDA aujourd’hui ne correspond pas du tout à ce qu’elle a été. Pour une grande majorité de ses citoyens, la RDA n’était pas un « État de non-droit ». Le débat enflammé à ce propos n’est rien d’autre qu’une diversion par rapport aux déficiences de la société actuelle. Celui qui parle de l’injustice de la RDA n’a pas besoin de justifier pourquoi les dirigeants actuels ne parviennent pas à résoudre de nombreux problèmes graves, il détourne l’attention des bas salaires, de la pauvreté qui menace les anciens et les enfants, et à quel point on est impitoyable avec les biographies de la RDA.

Dans l’histoire et la croissance de la RDA, il y a eu des victoires et des défaites, des joies et des déceptions – et malheureusement aussi des victimes. Je les regrette, mais il n’en est pas moins vrai que l’histoire de la RDA n’est pas une suite d’erreurs ou même de crimes. C’est bien plus l’histoire de

  • la sortie de l’éternel cycle allemand de guerres et de crises,
  • le départ d’une alternative effective au capitalisme,
  • le rejet du fascisme et de la haine raciale, de l’antisémitisme et de la russophobie.

Et parce que beaucoup de ses citoyens y étaient associés, la dégradation de la RDA en un « État de non-droit » est à de nombreux égards aussi une insulte à ceux qui s’en revendiquaient. La RDA n’a jamais voulu être comme l’ancienne République fédérale. Il est donc stupide de la juger à l’aune de la République fédérale.

Il y a dix ans, le président de la République fédérale Köhler a prononcé un discours lors d’une manifestation autour du 9 octobre 1989, dans lequel il a notamment dit :

« … Il y avait des véhicules blindés devant la ville, la police municipale avait reçu la consigne de tirer si l’ordre en était donné. Les chirurgiens cardiaques de l’Université Karl-Marx avaient été formés au traitement des blessures par balle et des poches de sang et des sacs mortuaires étaient prêts à la Stadthalle de Leipzig. »

Comme c’est effrayant, terrifiant et quel signe de l’inhumanité de la RDA !

Sauf qu’il y a un hic : il n’y a jamais rien eu de tel.

Fritz Streletz, longtemps secrétaire du Conseil national de la Défense en RDA, et moi avons demandé au président fédéral, dans une lettre préparatoire à son discours pour le 30e anniversaire des événements de Leipzig, de rectifier cette contrevérité. À notre connaissance et sur la base de décisions et d’ordres valables, nous l’avons informé de ce qui suit : « Il n’y avait pas de véhicules blindés dans ou devant la ville, et a aucun moment, il n’y a eu d’ordre de tirer. Les chirurgiens cardiaques n’ont pas été formés au traitement de blessures par balles ni les sacs mortuaires fournis. »

Malheureusement, le président n’a pas saisi l’occasion de mettre fin à ce mensonge toujours largement répandu. Dans un passage de son discours, il a dit que l’histoire aurait été différente si Gorbatchev n’avait pas exhorté la direction du SED à faire preuve de retenue. Il aurait été bon que Monsieur le Président cite la source de cette affirmation. En connaissance de cause, je peux notamment affirmer qu’une telle exhortation n’a jamais existé. Elle n’était pas non plus nécessaire. Même Gorbatchev écrit dans ses Mémoires que le gouvernement de la RDA « était suffisamment sensé et courageux pour ne pas tenter d’étouffer dans le sang l’insatisfaction de la population[6]. »  

Il y a bien eu une mise en garde de Gorbatchev le 10 novembre 1989, adressée non pas à la RDA mais au chancelier fédéral Kohl, lui demandant de renoncer à son ton nationaliste : « Dans ce contexte politique et psychologique, les déclarations émanant de la RFA visant à alimenter les émotions et les passions avec des slogans sur l’incompatibilité de l’existence de deux États allemands ne peuvent pas avoir d’autre but que de déstabiliser la situation en RDA et de saper les processus de démocratisation et de renouvellement qui s’y développent dans tous les domaines de la vie sociale[7]. »

 

Il est erroné de ne juger la RDA que sur la base de sa fin. C’est en outre une falsification historique de procéder de la sorte, comme si les gens étaient déjà descendus dans la rue à l’automne 1989 pour réclamer l’unité de l’Allemagne.

Dans l’appel des Six de Leipzig emmenés par le directeur musical Kurt Masur, qui – c’est intéressant – est à peine cité, la phrase principale est : « Nous avons tous besoin d’un libre échange de vues sur la continuation du socialisme dans notre pays[8]»

Une personne récemment honorée par le président fédéral pour sa contribution à l’unité allemande, le pasteur Eppelmann, m’a encore écrit le 24 octobre 1989, dans une lettre personnelle également signée par le pasteur Schorlemmer – je cite : « Il s’agit pour nous du développement de la démocratie et du socialisme dans notre pays[9]. »

Oui, bien sûr, il y avait aussi les autres, qui ne se sentaient pas bien en RDA, qui sont partis, malheureusement, ou se sont exclus de la société. Ou ceux censés avoir toujours su qu’il ne pourrait rien advenir avec le socialisme sur le sol allemand. Ou encore ceux qui avaient crié « hourra ! » particulièrement fort et qui décrivent maintenant avec un zèle excessif les avantages supposés de la nouvelle puissance.

Un peu plus de réalisme devrait vous éclairer, vous et surtout les médias, y compris le président fédéral : vous ne pouvez pas parler pour tous les Allemands de l’Est. Celui qui s’est engagé pour la RDA l’a fait avec la conviction de servir le bien en Allemagne, il a donné à son État beaucoup de ses forces vives et a le droit d’être respecté pour cela, en République fédérale aussi.

Nous avons subi une défaite en 1989, une défaite amère qui fait mal – c’est vrai. Mais nous ne sommes pas sortis de l’histoire. Le monde ne restera pas tel qu’il est aujourd’hui. Le capitalisme ne sera pas le dernier mot de l’histoire.

À la fin, nous verrons qui est du bon côté. Nous ne serons probablement plus là pour le voir, mais cela vaut depuis Thomas Münzer, au moins : les petits-enfants se battent mieux. J’aimerais bien conserver cet optimisme historique. Aussi parce qu’il y a encore un pays, loin à l’est, qui vient de fêter le 70e anniversaire de sa république populaire.

Indépendamment de cela, il est plus actuel que jamais de reconnaître enfin les performances de la vie des citoyens de RDA, un salaire égal pour un travail égal, des pensions de retraites égales pour un travail égal, l’abolition des pensions punition et la création de l’égalité des chances pour les enfants et les jeunes. L’article 1 de la Loi fondamentale – la dignité de l’être humain est inaliénable – doit s’appliquer à tous les Allemands, aussi à ceux qui ont travaillé pour la RDA, y compris les collaborateurs des services de sécurité. Sans cela, il faudra encore des dizaines d’années jusqu’à ce que l’unité allemande soit réalisée.

Nous ne sommes pas les démodés qu'ils pensent que nous sommes. Nous voulons que nos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants aient un avenir en paix sur une planète saine. C’est pourquoi nous traitons l’héritage de la RDA de manière autocritique mais surtout avec confiance en nous et sans courber le dos.

C’est pourquoi nous nous demandons aussi ce qui rend la RDA historiquement unique sur le sol allemand.

Lorsque après la guerre à l’Ouest, les anciens nazis ont de nouveau eu le droit d’être enseignants, juristes ou fonctionnaires, un bouleversement antifasciste et démocratique a eu lieu à l’Est qui a fait de la RDA en 1949 un Etat allemand antifasciste.

Pour le préparer, 7136 grands propriétaires terriens et 4142 criminels nazis et de guerre ont été expropriés sans indemnisation.

520 000 anciens nazis ont été démis de leurs fonctions publiques.  

Le 30 juin 1946, plus de 72% des citoyens de Saxe ont voté par référendum l’expropriation des criminels nazis et des criminels de guerre.[10]  

  • En Allemagne de l’Est, les terres de Junkers, les grands propriétaires fonciers, ont effectivement passé aux mains des agriculteurs ;
  • Aucun nazi ne pouvait être enseignant.  
  • Quarante-trois mille femmes et hommes ont reçu une formation accélérée pour devenir enseignants et, même si, comme on le disait alors, ils ne savaient pas toujours exactement s’il fallait écrire « Blume » (fleur) avec ou sans « h », ils ont eu en revanche le courage de répondre à l’appel lancé par une chanson de la FDJ (Jeunesse libre allemande) :
  • « Nous devons nous soucier de nous,
    et que celui qui est contre nous vienne, s’il ose. »
  • Les nazis n’avaient pas le droit de rendre la justice, les juges du peuple étaient élus,
  • Des facultés ont été créées qui veillaient à ce que les ouvriers et les paysans y entrent. Déjà en 1952, plus de la moitié des étudiants étaient des enfants d’ouvriers et de paysans. Cela n’avait jamais existé en Allemagne auparavant et cela n’existe plus depuis la fin de la RDA.

Ce qui est criminel là-dedans, c’est que 40 ans après la fondation des facultés ouvrières et paysannes, beaucoup de leurs diplômés, devenus entretemps en RDA d’éminents scientifiques, ingénieurs, médecins, juristes, enseignants et autres, ont été assez souvent remplacés par des homologues de deuxième ou troisième classe venus de l’Ouest. Ceux qui critiquent le fait qu’aujourd’hui si peu d’Allemands de l’Est aient quelque chose à dire en Allemagne de l’Est ne doivent pas oublier ce qui a été fait de l’élite est-allemande en 1990. Un mot que nous utilisions à peine en RDA, parce que nous ne partagions pas la société entre élite et gens ordinaires.

Il est trop facile de dire que les Allemands de l’Est auraient voulu l’échange des élites. Oui, ceux qui pensaient n’avoir pas eu assez. Je me souviens cependant du jugement d’un scientifique ouest-allemand un peu connu. Ainsi, a écrit Arnulf Baring en 1991, pendant près d’un demi-siècle, « la RDA a écrasé le peuple, et faussé son éducation et sa formation ».

Et plus loin :

« Que quelqu’un se dise là-bas juriste, économe, pédagogue, sociologue, et même médecin ou ingénieur, peu importe. Ses connaissances sont largement inutilisables […] Nous pouvons pardonner les péchés des personnes politiquement et personnellement accablées, tout pardonner et oublier. Mais cela ne servira à rien, car beaucoup de gens ne sont pas réutilisables en raison de leurs connaissances insuffisantes. Ils n’ont simplement rien appris de ce qu’ils pouvaient apporter à une économie de marché libre. »

À ma connaissance, personne dans le gouvernement fédéral n’a contredit une telle stupidité. Tout comme le slogan « Vivre comme chez Kohl et travailler comme chez Honecker », qui qualifiait les Allemands de l’Est de quasi parasites, ou le verdict selon lequel l’origine de la pensée conforme à l’Est était le « gavage » dans les crèches de RDA. Sans oublier la campagne contre les « chaussettes rouges » dans le sillage de laquelle de nombreux citoyens de RDA se sont donné la mort par suicide. Bien qu’ils aient été assez nombreux, il n’y a pas une seule statistique à ce propos en Allemagne fédérale.

On ne peut pas se contenter de dire que ces calomnies relèvent de la liberté d’expression d’une opinion personnelle. Qu’a dit le ministre de la Justice Kinkel le 23 septembre 1991 lors du 15e Congrès des juges allemands à Cologne ?

Je cite : « Vous, Mesdames et Messieurs, vous avez en tant que juges et procureurs … une tâche très particulière… : faire face à ce que quarante ans de régime injuste nous ont laissé dans l’ancienne RDA. … Il faut arriver à délégitimer le système SED qui, jusqu’à sa fin amère, s’est justifié par une mentalité antifasciste, des valeurs prétendument supérieures et une soi-disant humanité absolue…[11] »

Qu’est-ce que ça veut dire ?

La désindustrialisation de la RDA s’est accompagnée de graves injures à l’égard des citoyens de RDA. Il est difficile d’effacer de telles insultes de sa mémoire, et même dans les urnes.

Monsieur Gauck, qui ne parle souvent de lui qu’à la troisième personne, a même salué la substitution des élites par ces mots : « Nous ne pouvions pas permettre aux Globke[12] socialistes de rester à leurs postes et de garder leurs positions dans l’État et la société. »

C’était une assimilation scandaleuse de milliers d’enseignants et de scientifiques, de juristes et d’employés est-allemands licenciés avec le co-auteur du commentaire des lois raciales de Nuremberg. Il est déjà assez grave que cet homme soit devenu le politicien le plus important de la République fédérale après Konrad Adenauer. Mais jusqu’où quelqu’un doit-il être éloigné de la vérité historique et de la décence pour justifier le remplacement des élites de la RDA en 1991 en s’appuyant sur Globke ?

Selon les études disponibles, en 1933 les nazis ont remplacé 11% des élites du Reich allemand. En Allemagne de l’Ouest, seulement 13% des cadres nazis ont été écartés en 1945. Après l’annexion de la RDA à la République fédérale allemande, le nouveau pouvoir a condamné à l’exclusion professionnelle et donc souvent à l’exclusion sociale 85% des élites de la RDA.

Lorsque Monsieur Gauck a été élu président de la République fédérale, dès la deuxième phrase de son discours d’investiture, il a avoué : « Nous…, qui avons enfin été autorisés à être des citoyens après 56 ans de domination par des dictateurs… »

Gauck met dans le même sac 12 ans de barbarie hitlérienne, 4 ans de zone occupée par les Soviétiques et 40 ans de RDA. Pratiquement, les Allemands de l’Est sont réduits à des gens qui n’ont fait que passer du brun au rouge et qui ont suivi des dictateurs sans la moindre critique. La mentalité antifasciste est totalement passée sous silence.

Toute équivalence entre l’empire nazi et la RDA est hors de question, déjà à cause d’Auschwitz, du tribut de sang que les communistes et social-démocrates ont payé, le plus élevé de tous les partis, et compte tenu des plus de 50 millions de morts de la Seconde Guerre mondiale. 

On continue aujourd’hui dans ce pays à parler, de manière trompeuse et banalisante, du fascisme allemand comme du national-socialisme. Or toute personne quelque peu cultivée devrait savoir qu’il n’était ni national ni socialiste mais uniquement criminel et capitaliste.

Le dépassement progressif et tout à fait contradictoire de l’idéologie nazie a été une des plus grandes réalisations de la RDA, nous ne devrions jamais permettre qu’elle soit minimisée par personne.

La RDA était le foyer allemand de l’antifascisme. Un Globke, un Filbinger, un Oberländer ou un Kissinger n’auraient eu aucune chance d’obtenir un poste en RDA.  

Je ne suis souvent posé la question : pourquoi des intellectuels et des artistes comme Bert Brecht, Anna Seghers, Arnold Zweig, Johannes R. Becher, Stefan Hermlin, Friedrich Wolf, Max Lingner, Lea Grundig, Theo Balden, Wieland Herzfelde, Helene Weigel, Hanns Eisler, Bodo Uhse, Erich Weinert, Ernst Busch, Ludwig Renn, Wolfgang Langhoff, Eduard von Winterstein, Hedda Zinner, Gustav von Wangenheim et beaucoup d’autres ne se sont-ils pas établis en Allemagne de l’Ouest, mais sont venus dans la zone orientale et plus tard en RDA ?

N’ont-ils pas choisi la RDA précisément parce qu’ils y voyaient la possibilité de bannir définitivement de la vie des hommes la guerre et le fascisme ?

Brecht s’est exprimé à ce propos sans équivoque : « Je n’ai pas d’opinion parce que je suis ici », a-t-il dit, « mais je suis ici parce que j’ai une opinion. »

Ce qui était unique en RDA, c’est aussi qu’un tiers de l’Allemagne a été arraché pendant 40 ans au capital allemand. C’est, du point de vue de nos adversaires politiques, le véritable péché de la RDA, qui ne sera jamais pardonné.

Jamais plus l’enrichissement de l’un grâce au travail de l’autre – c’était le principe constitutionnel en RDA. Personne n’avait le droit de s’enrichir par le travail d’un autre. L’homme n’était plus un loup pour l’homme. Il n’était pas un pion qu’on pouvait déplacer ici ou là comme aux échecs. Ce n’est pas la poigne qui régnait, pas l’égoïsme, pas l’argent, mais pas à pas, même si c’était aussi hautement contradictoire, les relations humaines.

Il y a quelques jours, j’étais dans un café, un homme à la table voisine m’a tendu une serviette qui manquait à la mienne. J’ai dit : « Oh, c’est gentil. » « Oui », a répondu mon interlocuteur, « l’attention mutuelle, la manière d’être ensemble que nous connaissions à l’époque de la RDA, s’est perdue. Le côté humain a disparu depuis que la RDA n’existe plus. »

Cela m’a beaucoup ému – comme une lettre que m’a écrite un homme de 56 ans, qui avait fondé une entreprise en 1990 et me décrit maintenant sur deux pages combien il va bien dans la nouvelle République fédérale. « Tout semble au mieux », termine-t-il sa lettre, « et pourtant le désir d’un monde juste, pacifique et sensé demeure profondément ancré dans mon cœur. »  

Depuis 1990 on parle de « construction de l’Est ». C’est sûr, il y avait beaucoup de problèmes en RDA. Nous avons trop peu investi dans le secteur productif, de nombreux centres villes étaient inesthétiques en raison du manque de matériel de construction et de peinture assez résistante. Nos souhaits ont toujours été plus grands que nos possibilités matérielles.

Les idéaux et les réalités divergeaient souvent. La République fédérale a mis année après année ses frères et sœurs de l’Est sur la liste d’embargo qui devait nous exclure du progrès scientifique et technique dans le monde capitaliste. Nos conditions de départ étaient tout sauf bonnes. L’Allemagne entière avait perdu la guerre. Les Allemands de l’Est et plus tard la RDA ont été les seuls à payer pour cette défaite. Les réparations dues par la RDA étaient 25 fois plus élevées que celles de l’ancienne République fédérale. À valeur égale, chaque citoyen de RDA payait 16 124 DM pour les réparations, alors que chaque citoyen de la République fédérale ne payait que 126 DM. La RFA a bénéficié du Plan Marshall – la RDA a payé pour la guerre. C’était une division du travail inégale. Aujourd’hui, je pense parfois : le vrai miracle, c’est que nous ayons quand même tenu 40 ans.

Et pourtant :

La RDA avait certes ressuscité de ses ruines en 1949, mais en 1990, ce n’était pas une ruine, ce n’était pas un État en faillite avec une économie délabrée. Jusqu’à la fin, chaque facture a été honorée jusqu’au dernier pfennig, même si les ignorants et les calomniateurs continuent à le contester.

Ils font en permanence comme si le document jauni qu’on appelle le « papier Schürer » était une écriture sainte, bien qu’ils sachent pertinemment que Gerhard Schürer et ses co-auteurs ont corrigé publiquement, en novembre 1989 déjà, les chiffres faux et leurs erreurs.  

Il est difficile de comprendre qu’ils se méfient de leur propre institution financière, la Banque fédérale allemande. Celle-ci a publié un rapport portant le titre – je cite – « La balance des paiements de l’ancienne RDA de 1975 à 1989 ». Il y est écrit que fin 1989, « la dette nette de la RDA s’élevait à 19,9 milliards de marks ouest-allemands », ce qui fait, après conversion même pas 10 milliards d’euros. Aucun pays ne fait faillite pour 10 milliards d’euros.

Prétendre que la RDA était en faillite permet de dissimuler le fait que le véritable effondrement de l’industrie est-allemande ne s’est produit qu’après l’annexion de la RDA par la RFA : après la Première Guerre mondiale, la production était encore de 57% du niveau d’avant-guerre de 1913. Après la Seconde Guerre mondiale, en 1946, par rapport à la situation d’avant la guerre, en 1938, encore de 42% ; en 1992, à l’apogée de la privatisation de la propriété publique, elle n’était plus que de 31% par rapport à l’avant-dernière année de la RDA.

Le vrai problème en 1990 n’était pas celui de l’économie supposément en ruines de la RDA. Nous avions certainement aussi des installations en piteux état, mais beaucoup aussi étaient modernes. Nous avions également des combinats qui fabriquaient des produits de classe mondiale. Ceux qui le nient admettent aussi, ce faisant, que les grandes entreprises allemandes ne nous ont livré que de la ferraille, car 40% des installations industrielles que nous importions venaient de l’ancienne République fédérale.

En 1990, le cœur du problème était tout à fait différent :

Il y avait deux fois de tout en Allemagne.

Il fallait que l’un des deux meure. Pas seulement celui qui était peut-être en piteux état, mais aussi ce qui était moderne. La Treuhand a organisé cette mort, mais pas de sa propre initiative.  C’était une volonté politique. La propriété publique de la RDA a été bradée. Quatre-vingt-cinq pour cent sont allés à des propriétaires de l’Ouest, 10% sont partis à l’étranger et à peine 5% sont restés à l’Est.

La République fédérale a repris de la RDA environ 8 000 entreprises, 20 milliards de mètres carrés de surfaces agricoles, 25 milliards de mètres carrés d’immeubles, de forêts, de lacs, 40 000 magasins et restaurants, 615 policliniques, 340 dispensaires, 5 500 services infirmiers communaux, hôtels, maisons de vacances, le patrimoine considérable de la RDA à l’étranger, brevets, biens culturels, propriété intellectuelle et encore beaucoup plus[13]. Par exemple, la tour de la télévision à Berlin, qui n’a pas été démolie uniquement parce que sa construction ne le permettait pas, mais qui est aujourd’hui devenue l’emblème de Berlin. Et où l’élite allemande célèbre-t-elle aujourd’hui ses prétendues victoires ? Au Schauspielhaus de Berlin, au Semperoper de Dresde et au Gewandhaus de Leipzig – tous payés par « l’État est-allemand en ruine ».

La RDA n’a pas laissé à la RFA un fardeau de 400 milliards de DM en héritage – comme on le prétend, mais une richesse nationale de 1,74 milliards de marks de fonds propres et 1,25 milliards de marks dans le secteur productif – sans compter la valeur des terres et la propriété de biens immobiliers à l’étranger. Compte tenu de ces faits, c’est une mauvaise blague d’exonérer la Treuhand et ses dirigeants dans le gouvernement fédéral de la responsabilité de la désindustrialisation de la RDA.

Dans les rapports sur cette journée de l’unité allemande, il est dit qu’il est bon – citation – « … que nous nous confrontions à notre histoire allemande récente ».

Mais ce n’est pas vrai. Seule l’histoire de la RDA est omniprésente. Il est cependant grand temps, dans ce contexte, de porter un regard critique sur l’origine et l’existence de l’ancienne République fédérale et sur sa culpabilité dans la division de l’Allemagne.

Les années entre 1949 et 1990 n’ont pas été seulement celles du « miracle économique » et du « miracle de Berne », pas seulement le mark et la voiture personnelle, pas seulement le voyage en Italie et toutes les autres histoires de réussite qui nous sont de nouveau servis ces jours.

On cache, par exemple, que la réforme monétaire séparée de 1948 est la date effective de la séparation allemande, qui a pratiquement exclu la RDA du commerce international.

Il n’y avait cependant dans l’ancienne République fédérale pas seulement des grèves puissantes dont on ne parle presque plus aujourd’hui, mais également de profonds conflits sociaux. Le KPD, la FDJ et d’autres organisations progressistes ont été interdits, leurs membres pourchassés, jugés et emprisonnés.

Le 11 mai 1952, Philipp Müller, membre de la FDJ, et le 2 juin 1967 l’étudiant Benno Ohnesorg ont été abattus par la police à Berlin-Ouest. La persécution de ceux qui pensaient autrement court comme un fil rouge tout au long des premières années de la République fédérale. Des lois d’urgence ont été adoptées et un « décret radical » a été publié.

Donc quand il s’agit de savoir de quel côté de l’histoire quelqu’un s’est tenu, en tant que citoyen de la RDA, j’ai beaucoup de questions à poser à l’ancienne République fédérale :

  • N’a-t-elle pas soutenu les guerres sales menées par la France en Algérie et en Indochine par les États-Unis, eux qui voulaient « bombarder le Vietnam jusqu’à ce qu’il retourne à l’âge de pierre » ?
  • N’a-t-elle pas toujours faire de bonnes affaires avec le régime d’apartheid d’Afrique du Sud, qui avait emprisonné Nelson Mandela ?
  • Ne s’est-elle pas toujours tenue aux côtés de ceux qui ont soutenu l’aventure de la Baie des Cochons contre le peuple cubain épris de liberté, ou de la Grenade ?  
  • N’a-t-elle pas toujours été au premier rang des exportations d’armes dans les régions en crise ?
  • N’a-t-elle pas eu d’excellentes relations avec les régimes fascistes d’Espagne et du Portugal ?
  • N’y avait-il pas un accord secret avec les putschistes en Grèce en 1967 et au Chili en 1973 ?

La RDA et la RFA ont vécu plus de 40 ans dans une guerre civile, certes froide, mais toujours au bord d’une catastrophe nucléaire.

Au début de 1990, alors que je gardais une impression fraîche des événements de l’automne 1989, je me suis posé beaucoup de questions :

  • Construit-on de nouveaux murs ??
  • Des murs contre les dissidents de gauche ?
  • Des murs contre les valeurs qui pourraient être introduites par la RDA dans le processus de l’unification allemande ?
  • Des murs entre les Allemands et leurs voisins, dont les besoins en matière de sécurité doivent être respectés ?
  • Des murs entre l’Allemagne et la Cuba socialiste, abandonnée par les pays socialistes européens et qui, depuis lors, se défend courageusement seule ?
  • Des murs entre l’OTAN et l’Union soviétique, qui existait encore à l’époque ?

Lorsque je réponds de nouveau à ces questions presque trente ans plus tard, je n’arrive pas à une autre conclusion que celle que les nouveaux murs ont plongé le monde dans le désordre où il se trouve aujourd’hui. Sans l’Union soviétique et sans la RDA, le monde n’est devenu ni plus juste ni plus pacifique.

Aujourd’hui, il s’agit de tout – d’être ou de ne pas être, de guerre ou de paix. Qu’on ait encore besoin de diaboliser la RDA montre que les politiciens au pouvoir n’ont aucune idée réelle de l’unité allemande.

Il est peut-être possible de faire de l’unité allemande une entreprise morale en continuant à ignorer les réalités. On peut – comme cela se voit – la sous-financer, car il y a d’autres valeurs que l’argent.

Mais on ne peut absolument pas criminaliser l’unité en dénonçant la RDA comme une voie erronée. Il n’y aura pas plus de respect à l’égard de tous les anciens citoyens de RDA tant qu’on diabolisera l’État sur le sol duquel toutes ces réalisations ont été possibles.

Le mur de Berlin n’est plus là. Il a été repoussé à l’est, il n’est plus entre l’OTAN et le traité de Varsovie, mais entre l’OTAN et la Russie.

Il est donc là où il a abouti en principe ce 22 juin 1941, lorsque l’Union soviétique a été attaquée. La veille de la journée de l’unité de cette année, une nouvelle très inquiétante est arrivée : « L’OTAN projette pour 2020 des manœuvres impliquant plus de 20 000 soldats. … il s’agit d’exercer le transfert rapide de troupes en Pologne et les pays baltes. » Cela signifie de nouveau se rapprocher des frontières de la Russie. Le fait que l’Allemagne doive jouer là un rôle central est pour moi une honte historique oubliée.

Ce n’est vraiment pas le tournant qu’on réclamait en 1989 dans les rues de la RDA. Trente ans après l’ouverture des postes frontière de Berlin, il faut y voir le fait que sans la Russie, il ne peut exister d’ordre européen pour la paix. La russophobie doit être bannie de la politique allemande. Les politiciens allemands doivent adopter un ton différent à l’égard de la Russie, un ton qui prône l’amitié et la coopération, et non les « sanctions » et les « punitions ».

Comme vous l’avez probablement remarqué, je ne parle pas d'échec du socialisme, mais d’une amère défaite.

N’est-ce qu’une question formelle ? Pour moi pas. L'échec a quelque chose de définitif, la défaite est plutôt quelque chose de temporaire. Si le socialisme avait échoué, cela pourrait aussi signifier qu’il n’a aucune chance, à l’avenir non plus, et que le capitalisme est la fin de l’histoire. La Chine prouve le contraire aujourd’hui déjà.

Le premier essai d’une société sans exploitation, la Commune de Paris, a duré 72 jours ; le second essai, la Révolution d’octobre, a tenu 72 ans, et la RDA 40 ans. Le troisième essai viendra aussi en Europe. Quand et comment – personne ne sait. Les expériences de la RDA, positives comme négatives, seront alors certainement importantes.

C’est pourquoi je vous dis : continuons à nous opposer à ce que les vies que nous avons vécues soient traînées dans la boue, continuons à faire notre possible pour que plus jamais – comme le dit l’hymne national de la RDA – une mère ne doive pleurer son fils.


[1] Le mot d’irrédentisme se réfère aussi à un territoire non libéré, sous domination étrangère. Voir Manfred G. Schmidt Wörterbuch zur Politik, Alfred Kröner Verlag, 1995.

[2] Voir: Convention constitutionnelle de Herrenchiemsee du 10 au 23 août 1948. Procès-verbaux des séances des sous-commissions, sous-commission I: Questions de principe, Archives fédérales (Coblence).

[3] Konrad Adenauer, Rheinischer Merkur du 20 juillet 1952.

[4] Préface de Heiner Müller, Das Liebesleben der Hyänen.

[5] Constitution de la République démocratique allemande du 6 avril 1968.

[6] Mikhaïl Gorbatchev, Mémoires, Seite 711.

[7] Message oral de M.S. Gorbatchev au chancelier fédéral Kohl du 10 novembre, transmis immédiatement à Helmut Kohl par l’ambassadeur soviétique en République fédérale allemande lors de la manifestation devant l’hôtel de ville de Schöneberger à Berlin (Ouest), novembre 1989.

[8] Appel des Six de Leipzig du 9 octobre 1989.

[9] Lettre de Friedrich Schorlemmer et Rainer Eppelmann à Egon Krenz du 24 octobre 1989, archives de l’auteur.

[10] Ces chiffres viennent des ouvrages Illustrierte Geschichte der , publié chez Dietz Verlag Berlin, 1984, et DDR, publié en 1989 par VEB F. A. Brockhaus Verlag Leipzig.

[11] Le ministre de la Justice Kinkel devant les procureurs et les juges au 15e Congrès des juges allemands à Cologne, le 23 septembre 1991.

[12] Référence à Hans Globke, juriste allemand adhérant à l’idéologie nazie, actif au ministère de l’Intérieur dès 1929 et notamment chargé en 1936 de superviser les ordonnances sur la « souillure raciale » du Troisième Reich, selon Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Hans_Globke (NdT).

[13] Herbert Graf cite ces chiffres dans Ossietzky 16/2018. Les chiffres sur la situation économique de la RDA sont tirés du livre de mémoires de Gerhard Schürer, Geagt und verloren.

traduction depuis l’allemand DG pour www.initiative-communiste.fr – commission internationale du PRCF

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