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JRCF

Sortir de l'anticommunisme : le printemps de Prague

Les évènements du printemps de Prague ont duré du 5 janvier au 21 août 1968. Nous fêtons aujourd'hui les 51 ans de la fin de cette période dont on nous parle encore aujourd'hui. Comme chacun le sait, le printemps de Prague fut arrêté net par l'arrivée des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie et l'unanimisme médiatique veut qu'il soit condamnable.

Tout d'abord, notons qu'il est ironique de voir tant d'élites "intellectuels" et de gouvernement de pays "démocratique" dénoncer encore l'ingérence de "l'empire soviétique", à l'instar de la France, des Etats-Unis et du Royaume-Uni, lorsqu'eux-mêmes se sont ingéré et continue à s'ingérer dans les affaires d'autres pays avec des milions de morts à la clé, comme en Libye, en Syrie, au Venezuela, au Guatemala et à tant d'autres.

Etant militants d'une histoire juste et scientifique des pays socialistes, nous donnons aux lecteurs, juste après un court texte de notre camarade Floréal dénonçant cet unanimisme médiatique anticommuniste, deux textes : le premier du grand historien de l'URSS, Geoffrey Roberts, qui est aussi un conservateur au niveau politique, et une analyse politique d'un communiste polonais déniché par nos camarades du site Initiative communiste. 

Tchécoslovaquie: vous avez dit "totalitarisme"? – Par Floréal, Prcf

Pas un réactionnaire ancien ou nouveau ne manquera à l’appel ce 21 août 2018, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’intervention du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie, pour jeter l’anathème contre l’URSS vaincue, contre le monde du travail frappé dans ses rêves, contre les marxistes-léninistes tchèques menacés par les lois maccarthystes de « lustration ».

Bien entendu, la droite extrême, l’ultra-droite « républicaine », l’extrême-centre macrono-thatchérien, qui passent leur vie à soutenir les guerres impérialistes US et à fomenter des manigances néocoloniales au Sud du Sahara, seront aux avant-postes de la dénonciation rhétorique des « ingérences » soviétiques. Car l’ingérence, voyez-vous, n’est condamnable que lorsqu’elle vise à défendre les acquis socialistes. Elle est fort respectable quand elle permet de liquider Lumumba au Congo, Allende au Chili ou Sankara en Afrique, de déstabiliser la Syrie, le Venezuela ou l’Irak souverains ou d’installer à Guantanamo, contre les vœux de l’État cubain, une base US permettant d’incarcérer sans jugement et de torturer à ciel ouvert.

Bien que provisoirement affaiblie et discréditée par l’empilement criant de ses trahisons, la social-démocratie hexagonale va elle aussi sauter sur l’occasion pour tonner contre « l’Empire soviétique », elle qui n’a rien à redire au fait que notre pays asservi à l’UE-OTAN ne sache plus quoi faire pour complaire, au choix, à Trump ou à Merkel, selon les rapports de forces du moment. N’est-il pas d’ailleurs évident que la très régressive et dictatoriale UE de Maastricht et le néofascisme qui l’accompagne de Vilnius à Rome en passant par Varsovie, sont les rejetons directs de la contre-révolution qui a fait des ex-pays socialistes des réservoirs de main-d’œuvre bon marché pour le grand capital ouest-européen, notamment allemand ?

Enfin, criant plus fort que tous contre le « modèle soviétique » et injuriant ce maudit léninisme qui, dans la foulée d’Octobre 17 et de Stalingrad, porta jadis en France le congrès de Tours, puis le Front populaire, la Résistance antifasciste armée et les grandes réformes communistes de 1945, la direction du PCF dénaturé (pardon : « muté ») s’apprête derechef à montrer patte rose à la petite bourgeoisie euro-réformiste en dénigrant feu le camp socialiste poignardé dans le dos par Gorbatchev, le Dubcek russe. Comme si, pour le camp du travail et des peuples en lutte (demandons l’avis des malheureux Palestiniens !), le monde n’était pas devenu bien pire depuis que la première expérience de socialisme a été démembrée par la contre-révolution dite « de velours ». Comme si le « velours » des contre-révolutions n’était pas réservé aux classes privilégiées, car à l’intérieur du gant velouté arboré par les opportunistes travestis en « novateurs » se cache toujours la poigne d’acier des régressions sociales, des guerres impérialistes, des persécutions antisyndicales et des dérives fascisantes.

Quant aux vrais communistes, tout en considérant que l’intervention soviétique fut un révélateur de la crise bien réelle du socialisme tchèque – une crise que les droitiers du Mouvement  international ont sciemment aggravée* pour restaurer sans coup férir l’exploitation capitaliste – , ils poursuivront sereinement le travail d’analyse et de critique marxiste de la première expérience socialiste de l’histoire ; ils continueront de mettre en lumière le bilan catastrophiquement négatif de la DESTRUCTION du socialisme ; et tout en participant aux luttes désormais plus difficiles de la classe ouvrière, ils affineront leur proposition d’une révolution socialiste approfondissant comme jamais la démocratie socialiste et l’initiative populaire sans cesser une seule seconde de monter la garde contre les contre-révolutions.

 

*il n’y a aucun « complotisme » dans cette accusation de trahison. Gorbatchev et Chevarnadzé n’ont cessé de se vanter publiquement d’avoir sciemment dynamité l’URSS, tous les témoignages sont aisés à trouver sur la Toile.

Un Printemps à Prague

Geoffrey Roberts


 

Le spectre de la révolution étudiante hante l'Europe en 1968, tandis que les manifestants contre la guerre des États-Unis au Vietnam se heurtent à la police à Londres, Paris, Rome et Berlin-Ouest.

L'épicentre de cette révolte était la Sorbonne où, en mai 1968 à Paris, des étudiants de l'université parisienne affrontaient les CRS à coups de pavés. Les manifestations s’étaient étendues aux usines et des millions de travailleurs s’étaient mis en grève.

Le pouvoir gaulliste qui semblait au bord de l’effondrement, fut pourtant rétabli par des électionsgénérales fin juin qui mobilisèrent les forces du conservatisme national et bien au-delà... La « révolution » de mai-juin en France s'avéra une illusion et, 50 ans plus tard, nombre de ses dirigeants ne prétendent plus être des anarchistes ou des socialistes rêvant d'une utopie collectiviste, mais des partisans de l'individualisme accapareur incarné par le capitalisme libéral occidental.

À terme, un autre événement de 1968 s’avéra bien plus conséquent : le «Printemps de Prague», lancé par Alexander Dubček, élu en janvier 1968 à la tête du parti communiste tchécoslovaque.

Dubček avait initié un programme de réformes revendiquant le "socialisme à visage humain". Son but était de créer un système socialiste fondé sur le consentement actif et la participation des citoyens. Il avait l'intention de réformer le système socialiste autoritaire de la Tchécoslovaquie et de modifier le parti communiste pour le rendre plus ouvert et pluraliste. Ces objectifs furent inclus dans le programme du parti en avril 1968, qui traçait la voie vers un communisme réformé, libre et démocratique, et toujours socialiste.


Ce tournant démocratique dans la politique tchécoslovaque n'était pas si surprenant. La Tchécoslovaquie était le seul État d'Europe centrale et orientale où la démocratie ait survécu entre la première et la seconde guerre mondiale. En 1946, les communistes et leurs alliés socialistes avaient remporté la majorité lors des premières élections du pays après guerre. Mais la Tchécoslovaquie était intégrée dans le bloc soviétique où Moscou imposait sa conception d’un système autoritaire dans le cadre de la guerre froide Est-Ouestqui avait éclaté à la fin des années quarante.

Le défi adressé par Dubček au modèle soviétique devint extrêmement populaire parmi son public tchécoslovaque, et les étudiants furent au centre du mouvement politique participatif qui fut désigné comme « Printemps de Prague ». Tandis que les radicaux occidentaux défiaient de front leurs gouvernements, les militants tchécoslovaques au contraire soutenaient Dubček contre ses opposants au sein du parti communiste Tchécoslovaque, qui récusaient à ses réformes démocratiques car ils craignaient une déstabilisation du système socialiste.

Le printemps de Prague n’était pas le premier défi lancé au socialisme « autoritaire » au sein du bloc communiste. En 1956, les libéraux Hongrois s’étaient rebellés violemment contre le régime de Moscou, provoquant une intervention militaire massive des Soviétiques. Des « événements » qui firent des milliers de victimes lors des combats qui suivirent à Budapest, tandis que des centaines de milliers d’autres furent été arrêtées ou ont fui en exil. Mais la «révolution» tchécoslovaque était de nature différente. C'était un processus de réforme; pas une rébellion contre le parti mais un changement dirigé par certains de ses apparatchicks. C'était aussi un mouvement paisible, dépourvu d’action violente. Et le but était de réformer le système socialiste pour l’améliorer, pas pour le renverser. Surtout, Dubček restait explicitement fidèle à l'Union soviétique et n'avait aucune intention de sortir la Tchécoslovaquie du bloc communiste.

Dubček, né en Slovaquie, avait été élevé en URSS. Pendant la guerre, il était un partisan communiste en Slovaquie et fut été blessé lors de la manifestation nationale slovaque contre les Allemands en août 1944.

Après la guerre, il avait passé de nombreuses années à faire des études politiques en Union soviétique.Les dirigeants soviétiques étaient néanmoins inquiets de ce qui se passait en Tchécoslovaquie. Ils craignaient que le printemps de Prague ne devienne une contre-révolution de droite, comme ce fut le cas en Hongrie. L'abolition de la censure en Tchécoslovaquie, qui avait ouvert la voie à un flot de critiques contre l'Union soviétique et contre l'alliance militaire de Moscou, le Pacte de Varsovie, n’était pas de nature à les rassurer...

Les Soviétiques ont commencé à faire pression pour que les réformes de Dubček soient ralenties. Les manœuvres du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie participaient de cette pression, avec la menace implicite d’une intervention militaire pour étouffer le printemps de Prague.

La crise dans les relations soviéto-tchécoslovaques atteint son paroxysme lorsque, en juillet, les dirigeants des partis communistes bulgare, est-allemand, hongrois, polonais et soviétique dénoncèrent dans - la «lettre de Varsovie» - les «forces hostiles» qui conspiraient pour détacher la Tchécoslovaquie du camp socialiste.

Dubček et ses camarades répondirent qu'ils restaient attachés à la communauté socialiste, que le socialisme en Tchécoslovaquie n'était pas menacé et que les réformes du Printemps de Prague devaient se poursuivre.



Début août, les signataires de la lettre de Varsovie rencontraient des représentants tchécoslovaques à Bratislava, la capitale slovaque. Le résultat fut une déclaration publique de solidarité communiste et un engagement collectif à défendre le socialisme et le bloc soviétique. Moscou semble avoir forcé Dubček à renoncer à sa politique de réforme. Mais quelques jours après la déclaration de Bratislava, les dirigeants soviétiques avaient perdu confiance dans la solution politique à la crise tchécoslovaque et décidèrent d’imposer leur volonté par la force. La décision d’envahir la Tchécoslovaquie fut prise par le bureau politique soviétique le 17 août et vingt divisions des cinq signataires de la lettres de Varsovie, traversèrent la frontière Tchécoslovaque. Contrairement à la Hongrie en 1956, il n'y eut pas de lutte armée. L'opposition aux envahisseurs dirigés par les Soviétiques prit la forme d'une résistance passive et d'une protestation pacifique. On avait annoncé aux soldats soviétiques que leur mission était d'écraser une contre-révolution naissante. Ils découvrirent des manifestants pacifiques qui voulaient discuter avec eux de la véritable signification de la solidarité socialiste. Les images de discussions de rue avec des commandants de chars soviétiques, diffusées dans le monde entier, suscitèrent beaucoup plus de sympathie que les émeutes d'étudiants bourgeois à Paris.

 

L'intervention militaire fut parfois qualifiée d’invasion de la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie. Mais ce n'était pas une décision du pacte de Varsovie. La Tchécoslovaquie et la Roumanie étaient toutes deux membres du Pacte de Varsovie et aucune n'avait été consultée. La Yougoslavie de Tito - membre du camp socialiste sinon du bloc soviétique - n’a pas non plus donné son consentement. La Chine communiste - qui s’était séparée de l’URSS au début des années 60 - était furieuse de cette invasion et l’a comparée à la prise de contrôle du pays par Hitler en 1939. L’invasion fut également contestée publiquement par un certain nombre de partis communistes occidentaux. En effet, dans les semaines qui ont précédé l’invasion, les dirigeants des partis occidentaux avaient été très actifs en faveur de Dubček et s’efforcèrent d’éviter une action militaire soviétique. L'enjeu pour ces partis était la crédibilité de leur adhésion à un socialisme démocratique. Le mouvement de la paix dirigé par les communistes fut également été affecté par cette invasion. Il se divisa lui aussi quand plusieurs de ses branches nationales condamnèrent l'action militaire soviétique. L’impact négatif de l’invasion sur la détente avec les États-Unis et d’autres pays occidentaux, qui s’était manifesté à Moscou après la crise des missiles de 1962, figure parmi les autres déficits politiques subis par Moscou.

 

Alors pourquoi Moscou a-t-il abandonné tout espoir de solution politique à la crise tchécoslovaque?

 

La raison fondamentale était que le secrétaire général du parti, Leonid Brejnev, et les autres dirigeants soviétiques se sont brouillés avec Dubček. Ils se sentirent trahis par lui, le considéraient comme peu sincère et malhonnête et jugeaient qu'il n'agissait pas comme un véritable communiste et camarade. Une rupture des relations personnelles avait de même eu lieu entre le prédécesseur de Brejnev en tant que dirigeant soviétique, Nikita Khrouchtchev, et Imre Nagy, le dirigeant communiste « réformateur » de la révolte hongroise, mais cette fois les conséquences furent beaucoup moins sanglantes qu'en 1956.

Après l'invasion Dubcek fut conduit à Moscou où Brejnev lui annonça que : « sans confiance, il n'y a pas d'amour. Nous devons donc trouver une solution pour qu’il y ait non seulement de la confiance mais aussi de l’amour mutuel ». Les efforts vigoureux1 de Brejnev pour réchauffer cette passion déclinante, ne furent hélas pas couronnés de succès. Dubček fut donc autorisé par les Soviétiques à rester en fonction pendant quelques mois, puis démis de ses fonctions en avril 1969 à la suite des manifestations anti-russes déclenchées par l’échec du processus de "normalisation" mené en Tchécoslovaquie par le parti communiste, entraînant l'expulsion du parti d'un demi-million de partisans du Printemps de Prague. Parmi ces expulsés se trouvaient de nombreux militants et dirigeants de la «révolution de velours» de 1989 qui allait renverser le régime communiste2.

L’invasion de la Tchécoslovaquie transgressait toutes les normes du droit international et disqualifiait l’idée que différents types de socialisme pouvaient s’épanouir, promue par les Soviétiques eux-mêmes lors de leur 20e congrès du parti en 1956. Les propagandistes soviétiques ont proposé de nombreuses raisons différentes à l'invasion, la plus connue étant la "doctrine Brejnev", une doctrine quasi officielle de la souveraineté limitée. Selon cette doctrine, la liberté d'action des États socialistes doit être restreinte, à la fois par leur loyauté envers l'Union soviétique et par les intérêts généraux du camp socialiste - intérêts à définir par Moscou, qui se réserve également le droit de prendre des mesures de protection unilatérales. Khrouchtchev avait suggéré une justification similaire pour l'invasion de la Hongrie en 1956. C'était la réplique idéologique symétrique des craintes américaines relativement à l'effet domino d'une victoire communiste au Vietnam.

 

Moscou craignait que toute réforme portant atteinte au régime du parti communiste en Tchécoslovaquie ne soit une menace pour les autres gouvernements socialistes du bloc soviétique. L’invasion de la Tchécoslovaquie semblait marquer la fin du « socialisme à visage humain »3  se proposant de réconcilier la démocratie et le communisme, malgré les efforts considérables des eurocommunistes occidentaux4 : pour un chemin démocratique vers la création d'un système socialiste pluraliste dans lequel la liberté et les libertés civiles, ainsi que les droits sociaux et de protection sociale, seraient garantis. Puis, en 1985, Mikhaïl Gorbatchev arriva à la direction du parti communiste soviétique, comme chef de file de ce courant. Gorbatchev était entré en politique dans les années 1950 alors que Khrouchtchev dénonçait Staline et relâchait la répression stalinienne5. Parmi les amis du jeune Gorbatchev à l'Université de Moscou, il y avait un autre étudiant en droit, Zdenek Mlynar, qui devint plus tard l'un des leaders du Printemps de Prague. La glasnost - « ouverture et transparence » - des réformes qu’il introduisit dans l’URSS à la fin des années 80 ressemblait beaucoup à celles du programme d’action de printemps de Prague. Gorbatchev avait également sympathisé avec le rejet par les eurocommunistes de l'imposition autoritaire du socialisme à la mode soviétique et loué le « soutien démocratique et populaire » dont jouissaient selon lui les partis communistes italien et français. Être fidèle à ses idées de jeunesse était un élément central de son « programme » et, en 1988, à l’occasion du 20e anniversaire de l’invasion de la Tchécoslovaquie, il répudia l’intervention dirigée par les Soviétiques et réhabilitait politiquement les dirigeants du Printemps de Prague.

 

Le hara-kiri de l’URSS s'est étendu au reste du bloc soviétique et a déclenché une série de soulèvements qui ont provoqué la chute des régimes communistes en Europe de l'Est. Le « libéral-communisme » réformateur était déjà très avancé en Pologne et en Hongrie mais la chute des dominos devint impossible à arrêter après celle du mur de Berlin en novembre 1989. La Tchécoslovaquie allait être la prochaine à s’effondrer6. Les manifestations de masse à Prague avaient été soutenues par Dubček, qui fut salué comme un héros par la foule. Comme en Allemagne de l'Est, le gouvernement fut contraint de démissionner. Un système de multipartisme à l’’occidentale fut introduit et l’écrivain - Vaclav Havel - dissident libéral de longue date7 - devint président du pays, tandis que Dubcek était élu président du parlement fédéral.

 

Deux ans après les révolutions populaires en Europe orientale, le système communiste soviétique Union s'effondrait au terme d’une série de soubresauts conclue par une tentative de coup d'Etat (ratée) des opposants de Gorbatchev au sein du parti. L'URSS était démembrée en ses républiques constituantes8 et Gorbatchev démissionnait de son poste de président le jour de Noël 1991.

Le phénomène Gorbatchev avait ses racines dans le printemps de Prague et dans le mouvement de « refondation » communiste9 . Sans l'exemple des réformistes « communistes » tels que Dubček, il est peu probable que Gorbatchev aurait tenté un changement aussi radical en URSS. Et sans ses réformes, l'Union soviétique aurait vraisemblablement continué d'exister et la politique mondiale serait encore plongée dans le contexte inquiétant de guerre froide et de course aux armements nucléaires issu de la deuxième guerre mondiale10.

 

Dubček a vu la révolution de velours de 1989 comme une justification de son humanisme socialiste11. Il est mort en 1992 mais, comme Gorbatchev, il aurait probablement été très déçu du résultat final de ses efforts. Le socialisme autoritaire a été remplacé non pas par la démocratie socialiste mais par un capitalisme libéral débridé... à l'occidentale. Aujourd'hui, la version démocratique libérale du capitalisme est menacée par des populistes "anti-establishment" à tendance autoritaire à travers l'Europe, notamment en Slovaquie et en République tchèque. a entraîné le triomphe sans entrave des forces mondialistes, poussant des millions de personnes dans la pauvreté et lançant le siècle des multi-milliardaires.

 

Lorsque le socialisme et le communisme existaient encore comme contre-feux vigoureux aux forces capitalistes, les démocraties libérales occidentales étaient moins libres de promouvoir les seuls intérêts des classes possédantes et des privilégiés au détriment des classes populaires et de l’intérêt général. Les laissés pour compte de la mondialisation et de la dérégulation libérale ont depuis mobilisé leur ressentiment en soutien aux démagogues populistes et autoritaires. L'idéalisme et l'optimisme candide des protestataires du Printemps de Prague font désormais figure d’idéaux perdus des siècles passés, en comparaison de l’offre politique actuelle.

 

Geoffrey Roberts

(Traduction et adaptation :  Viktor Yugov)

 

1 Ndt : mais assez « maladroits »

2 Ndt : ce qui était une confirmation du bien fondé des inquiétudes de Brejnev

3 Ndt : qui donnera le « socialisme à visage humain » puis la « démocratie avancée » de Marchais et sa bande.

4 Ndt : autre confirmation du bien fondé des inquiétudes des « staliniens » comme Brejnev, quand on observe les effets calamiteux sur le mouvement communiste et le mouvement ouvrier de ces « réformateurs » eurocommunistes !

5 Ndt : à laquelle il avait activement participé !

6 Ndt : Chute agrémentée d’un éclatement « ethnique » de la Nation , sur le modèle Yougoslave.

7 Ndt : et dûment stipendié en conséquence par la CIA aux cotés d’ex nazis tels Kurt Waldheim et autres « amis pacifistes de l’amérique » comme le Dalaï Lama, etc.

8 Ndt : En dépit d’un referendum en 1991 où près de 80% des votants refusèrent cet abandon de « l’Union des Républiques Socialistes de Russie » et se prononcèrent POUR son maintien. Ce fut le seul référendum organisé en URSS pourtant déjà présumée « démocratisée » … et son résultat fut évidemment biaisé, contourné et récusé par la nouvelle classe dirigeante elstsinienne, désormais « libre et démocratique ».

9 Ndt : de nature, d’idéologie et de posture politique radicalement... petite-bourgeoise.

10 Ndt : toujours d’actualité comme on sait, de même que l’agressivité impérialiste étasunienne, à l’origine de ces « guerres froides ».

11 NdT : version globalisée de « l'humanisme » de Marchais et du 22ème congrès du PCF, et de sa "démocratie avancée" reprise par J-L. Melenchon et ses « insoumis ».

 

PRAGUE 68 : un faux « printemps du socialisme » peut préparer un long hiver contre-révolutionnaire…

 

 

 

 

 

 

www.initiative-communiste.fr publie ci-dessous l’analyse de W. GOMULKA, alors secrétaire général du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR). Le moins que l’on puisse dire, quand on a vu la contre-« révolution de velours » pragoise de 1989, applaudie par Dubcek (qui fut brièvement secrétaire du PCT en 1968) et précédée par la vague thermidorienne et contre-révolutionnaire qui balayait l’URSS gorbatchévienne, c’est que les dirigeants communistes français qui niaient l’orientation anticommuniste des dirigeants du « Printemps » de Prague se sont lourdement trompés. Il n’est que de voir comment tous les dirigeants du « printemps » pragois ont rallié avec enthousiasme la contre-révolution bourgeoise en 89. Dire cela ne signifie évidemment pas que les orientations dogmatiques qui étaient celles d’Antonin Novotny avant 68 étaient justes : l’opportunisme prend toujours appui sur les déviations bien réelles du communisme, non pour les corriger mais pour les aggraver et en ajouter d’autres…

Comme on sait, le PCF d’alors s’est divisé sur la question de l’intervention du Pacte de Varsovie. Certains éléments droitiers, qui suivirent successivement Garaudy, Fiszbin, Juquin, Fiterman, Martelli ou R. Hue, ont porté aux nues le « socialisme démocratique » pragois, puis l’eurocommunisme (de plus en plus d’UE, de moins en moins de communisme…) et enfin, la « catastroïka » gorbatchévienne. D’autres, comme la majorité du bureau politique du PCF d’alors (notamment les camarades Waldeck Rochet, Jacques Duclos, Benoît Frachon, Etienne Fajon, Georges Marchais, Georges Séguy, Henri Krazucki, etc.) ont estimé qu’il y avait bien danger contre-révolutionnaire à Prague mais que l’intervention militaire du Pacte de Varsovie ne pouvait qu’aggraver la situation. Enfin, Jeannette Thorez-Vermeersch, qui était alors membre du Bureau politique, a approuvé l’intervention du Pacte de Varsovie. Elle estimait que, certes, cette intervention était un pis-aller témoignant d’une dégradation du socialisme existant, mais qu’elle était néanmoins inévitable en l’absence d’une perspective interne de redressement prolétarien du PCT. Sans cette intervention qui a mis un coup d’arrêt provisoire aux menées contre-révolutionnaires, une implosion du camp socialiste aurait pu survenir dès les années 70 du fait du très probable ralliement de la Tchécoslovaquie de Cernik et d’Ota Sik à l’Europe atlantique.

Alors que déferle un énième battage antisoviétique à l’occasion du 50ème anniversaire de l’intervention du Pacte de Varsovie, alors que les mêmes forces de droite, social-démocrates ET eurocommunistes qui dénigrent le « totalitarisme soviétique » (sic), tolèrent aujourd’hui que l’UE interdise la grève en Grèce, qu’elle laisse les fascistes de Varsovie délégaliser le PC polonais ou qu’elle s’allie aux gouvernements pronazis de Kiev et des pays baltes, les communistes, les progressistes et les patriotes républicains – qui constatent chaque jour combien l’implosion contre-révolutionnaire du camp socialiste et l’émergence concomitante de l’UE-OTAN a nui au camp mondial du travail et à l’indépendance de notre pays – se souviendront du mot de Georges Politzer, le philosophe communiste assassiné par les nazis : « l’esprit critique, l’indépendance intellectuelle, ne consistent pas à céder à la réaction mais à ne pas lui céder ». Dans cet esprit, nous appelons les visiteurs du site d’I.C. à méditer les propos de Wladyslaw Gomulka que nous reproduisons ci-dessous.

(Ce texte a été établi à partir de traductions de l’archive polonaise «Protokol ze spotkania przywodcow partii i rzadow krajow socjalistycznych: Bulgarii, NRD, Polski, Wegier, i ZSRR», Archiwum Akt Nowych, Arch. КС PZPR, P. 193, T 24, Dok. 4 et de l’archive soviétique РОССИЙСКИЙ ГОСУДАРСТВЕННЫЙ АРХИВ НОВЕЙШЕЙ ИСТОРИИ (РГАНИ) – ФОНД 10 – ОПИСЬ 1 – ДЕЛО 235 – ЛИСТ 1-72. ПОДЛИННИК. Les Editions Delga ont en vue de publier ces prochains mois un ouvrage sur cette question, qui inclura en annexe de plus amples passages de cette rencontre des dirigeants des partis des pays du Pacte de Varsovie à Varsovie le 14 juillet 1968 ainsi que des passages de trois autres conférences de ces mêmes partis frères tenues plus tôt dans l’année 1968 à propos de la crise tchécoslovaque).

Une ANALYSE du SECRÉTAIRE GÉNÉRAL du PARTI DES COMMUNISTES POLONAIS au sujet des événements tchécoslovaques de l’été 68

« Quelle est la situation actuelle en Tchécoslovaquie? Quelle est la nature des événements là-bas? Nous croyons que le pays est en cours de transformation pacifiquement d’un État socialiste en une république bourgeoise. Au stade actuel, le processus est encore dans sa phase initiale. Notre deuxième point fondamental pourrait être le suivant : en Tchécoslovaquie, un processus est en cours, par lequel le Parti communiste tchécoslovaque abandonne les préceptes du marxisme-léninisme et se transforme en parti social-démocrate. Ce processus est déjà bien avancé et sa phase principale se déroulera avec le Congrès Extraordinaire du Parti communiste tchécoslovaque prévu en septembre. Les changements fondamentaux dans la nature et la complexion du parti seront un prérequis pour la transformation du pays en une république bourgeoise. Sans de tels changements, la transformation du pays serait impossible.

Notre conclusion est que des événements nouveaux sont en cours, sans aucun parallèle dans toute l’histoire des pays socialistes. Aucun parallèle en tout cas en termes d’échelle. Un nouveau processus a commencé, un processus de transition pacifique du socialisme au néocapitalisme. Jusqu’à récemment, ce problème n’avait même pas été envisagé. En conséquence, il y avait eu à plusieurs reprises des approches superficielles du concept même du processus de contre-révolution. L’essence même de notre compréhension du danger de la contre-révolution était inappropriée. Aujourd’hui, nous ne parlons pas d’un retour au capitalisme au sens classique, c’est-à-dire de la façon dont nous l’avons compris pendant l’entre-deux-guerres. Regarder le problème de cette façon seulement nous conduirait dans la mauvaise direction….

… Il serait difficile de soutenir qu’en Tchécoslovaquie aujourd’hui, les mêmes méthodes que celles utilisées en Hongrie en 1956 pouvaient être utilisées. Les événements hongrois de l’automne 1956 étaient de la contre-révolution classique, contre-révolutionnaire de type armé. Quand on parle du processus de contre-révolution, beaucoup de gens agissent sur la base d’anciennes hypothèses; ils pensent que le processus se développera de la même manière que par le passé. Ceux qui s’appuient encore sur ces vieilles hypothèses ne comprendront pas que, aujourd’hui, le processus est différent. Les moyens utilisés maintenant sont différents, tout comme les méthodes d’utilisation. Les méthodes visent des buts à plus long terme. Le genre de contre-révolutions que nous avons eu dans le passé ne se produira pas aujourd’hui; ils vont opérer différemment. C’est un processus qui pourrait durer de nombreuses années.

Si nous parlons de ce problème, alors dans le mouvement communiste et dans nos pays, il y a beaucoup de choses qui ne sont pas suffisamment éclairées. Par exemple, en Tchécoslovaquie, les dirigeants tchécoslovaques font très souvent appel à une telle thèse selon laquelle il n’existe pas de classes sociales antagonistes et, par conséquent, aucune force interne ne pourrait menacer le socialisme. Et encore une fois, au même niveau superficiel, ils disent qu’il ne semble pas y avoir de classes antagonistes, mais les forces contre-révolutionnaires y sont, et la base de la contre-révolution existe. Cette base est tout l’héritage du passé, tous les vestiges d’un esprit du peuple, toutes les survivances de la psyché capitaliste. Et il y a encore des restes de classes possédantes. Il y a une Église et d’autres formes d’idéologie. Et surtout, il y a le monde extérieur, il y a un système capitaliste qui agit quotidiennement et qui fait de la propagande quotidienne, qui façonne l’esprit humain, etc. et ainsi de suite. Sur cette base, naissent des forces antisocialistes, des forces contre-révolutionnaires, mais des forces qui ne sont pas sous le slogan du renversement du socialisme, mais sous le slogan de l’amélioration du socialisme, sous le slogan de la construction du soi-disant socialisme démocratique. Et de tels slogans sont proclamés par les dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque, à savoir la construction du socialisme démocratique.

…Nous sommes des États socialistes, avec un système socialiste. Le socialisme dans nos États est un très jeune socialisme. La plupart des années de socialisme sont en Union soviétique. Ce socialisme a 50 ans et, dans ces 50 ans, il faut compter plusieurs années de guerre civile, plusieurs années de la seconde guerre mondiale, des guerres avec les fascistes. Si nous calculons toutes ces années, le travail créatif normal en URSS n’a duré que 40 ans. Il s’agit donc d’une structure exceptionnellement jeune, qui cherche et fait son chemin. Et dans les autres pays, le socialisme est encore plus jeune : 20 ans, 24 ans. Avec tout cela, nous savons quelles difficultés nous avons rencontrées, quelles difficultés doivent être rencontrées dans l’économie, etc. Ainsi, dans cette situation, une grande influence, une forte influence est exercée par le capitalisme hautement développé sur nos peuples, sur notre classe ouvrière. Cet impact est fourni par les médias, il est très fort.  »

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