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JRCF

Epstein, ou la révélation d'une logique de classe

Le 10 août 2019 est annoncée la mort de Jeffrey Epstein, financier multi-milliardaire ayant fait fortune dans la banque d'affaire Bear Stearns dans les années 1970 et 1980. Le grand public découvre alors "l'Affaire Epstein", qui avait débutée en 2005, et avait connu un rebondissement le 7 juillet 2019, à la suite de l'arrestation du multimilliardaire pour trafics sexuels de mineures. Le suicide par pendaison est vite avancé comme cause de la mort par les médias et les autorités, thèse apparemment confirmée par le rapport d'autopsie le 16 août[1]. La particularité de cette affaire est qu'elle ne concernait pas que le seul Epstein, mais l'ensemble du réseau de prostitution (souvent pédophile) qu'il avait mis en place, et surtout l'ensemble des "Grands de ce monde" qui en ont profité[2].

 

Plus la liste des atrocités sordides s'allongeaient (prostitution, viols, pédophilie, tortures, chantages, menaces de représailles), plus celle des bénéficiaires devenaient embarrassante - car concernant des personnalités "au-dessus de tout soupçon" : Bill Clinton, deux de ses ambassadeurs, Donald Trump, le "Prince" Andrews de la couronne britannique, Alan Dershowitz (professeur de droit à Harvard, avocat et éditorialiste au Huffington Post), une héritière de l'Empire Maxwell (magnat de l'information en Grande-Bretagne), Ehud Barak (ancien premier ministre d’Israël), le français Jean-Luc Brunel (dirigeant l'agence de mannequinat MC2), divers politiques américains (Bill Richardson, George Mitchell) , Glenn Dubin (autre homme d'affaire, propriétaire d'un fonds d’investissement). Et ce ne sont que les noms qui sont sortis dans la presse : beaucoup d'autres restent encore dans l'ombre (l'affaire n'en est qu'à son début), ou sont moins connus. Mais déjà à cette seule liste, on est frappé par l'amplitude de champ des bénéficiaires de ce trafic, leur niveau de pouvoir sur le plan national et international, et la gravité des faits qui sont ici reprochés. Tout ceci a eu lieu depuis les années 1990, et Epstein ne s'est pas arrêté après une première condamnation (légère : une amende et treize mois de prison à la suite d'un accord avec l'accusation, alors qu'il risquait la prison à vie) en 2008.

 

Mais au-delà de l'aspect criminel et révoltant de l'affaire, c'est la question de la logique politique elle-même des États-Unis (et ne nous faisons pas trop d'illusions : probablement de tout le monde capitaliste "avancé" - vers quoi, vers la barbarie ?) que pose cette affaire. On a ainsi un niveau de criminalité sans nom, d'une ampleur tentaculaire, qui frappe les plus hautes instances de l’État américain (un président en exercice et un ex-président) et d'ailleurs (un membre de la couronne britannique, un ex-premier ministre israélien), des personnalités médiatiques, du show-biz, du très grand business international, du monde "intellectuel", et qui sévit durant plusieurs décennies sans que tout ce beau monde n'ait quoi que ce soit à y redire : pour le dire autrement, la chose apparaît ici presque normale à tout ce beau monde.

 

Et au contraire d'avoir fait quoi que ce soit pour faire cesser ce trafic, lorsque le système Epstein commence à être mise à jour début 2005, tout est fait pour étouffer l'affaire. C'est qu'Epstein a des amis haut-placés, et surtout qu'il les fait chanter.

 

 

Otto Dix, Couple inégale, 1925

 

 

 

Affaire Epstein : une rupture avec l'affaire Weinstein ?

 

Le parallèle entre les deux affaires est évident : un homme puissant (un financier, un méga-producteur d'Hollywood) utilisent leur pouvoir pour abuser sexuellement de dizaines voire de centaines de femmes, et utilisent leur pouvoir, leur réseau et leur influence pour échapper à toute poursuite, créant autour d'eux de véritables systèmes de viols en série.

 

Mais on remarque dans ces deux affaires deux différences de taille, qui justifient que l'on note la rupture que celle-ci présente avec celle-là. La première différence est bien évidement le réseau des bénéficiaires : nul dans le cas de Weinstein, gigantesque dans celui de Epstein. Cela induit une première conséquence : on a pu tenter de faire passer le cas Weinstein pour une dérive individuelle (ce qu'il n'était pas, car il y avait bien un système dans son entreprise pour le couvrir), dérive qui aurait été simplement amplifiée par son statut social. Or dans le cas Epstein, c'est bien un réseau d'hommes de pouvoir qui est mis à jour, un milieu où l'on s'affronte aux yeux du grand public (on se souvient du duel Donald Trump/Hillary Clinton), mais où l'on participe "en privé" aux plus sordides des crimes[3].

Deuxièmement, l'affaire Weinstein se situait dans un milieu que l'on considère souvent (à tort), comme étant "à part" : le cinéma, le monde du spectacle et de la nuit. Les premières rumeurs parlaient même de simples "promotions-canapé", attestant une forme de normalisation de la chose dans ce milieu-là. Peut-être même que certains, restés bloqués en Mai 68, y voyaient une forme de liberté et d’émancipation sexuelle, loin de la morale "hélléno-chrétienne" ou "judéo-protestante". Bref, ce que révélait l'affaire Weinstein, c'était la logique d'un milieu, celle du copinage et du réseautage qui n'hésite pas à se faire franchement prédatrice si le besoin s'en fait sentir. Bien sûr, une analyse plus poussée aurait rapidement fait apparaître qu'il y avait là une relation de classe : Weinstein était un patron, un grand capitaliste avec un immense pouvoir[4], et les femmes auxquelles il avait affaire étaient des actrices, donc des demandeuses de travail, dans un milieu hyper-compétitif. Il n'y a ici nul besoin d'être un grand marxiste pour y voir un rapport de classe. Bien sûr, certains on tenté d'incriminer "les hommes en général", comme Elie Semoun qui déclarait que désormais, "il avait honte d'être un homme". Mais ce ne sont pas tous les hommes qui peuvent être Weinstein. Il faut du pouvoir, et beaucoup de pouvoir, de l'argent, et de l'emprise sur des gens que vous pouvez contraindre à maquiller vos crimes. Plus concret que l'Homme abstrait, il y a le rapport de classe : aucun ouvrier de chantier, de caissier ou de petit prof de collège n'auraient jamais pu être Weinstein, tout simplement car ils n'en avaient pas les moyens matériels. Mais si la pensée bourgeoise s’embarrassait de la matière, cela se saurait... Et même, à supposer qu'ils aient ces moyens-là, cela n'en ferait pas pour autant des Weinstein, car il leur faudrait la psychologie de Weinstein, au sens de sa personnalité concrète, telle qu'elle a été développée par cette praxis de classe.

L'affaire Epstein a ceci de différente qu'elle mêle d'autres milieux que ceux du spectacle, et surtout qu'elle en mêle plusieurs : politique, business, université, show-biz... aucun n'est épargné. Ce n'est donc pas la logique d'un champ ou d'un milieu qui peut ici expliquer leur collusion objective. Ce que l'affaire Epstein met à jour et de façon indéniable, c'est la logique d'une classe, là où celle de Weinstein montrait d'abord la logique d'un milieu, et ensuite seulement à l'analyse la logique d'une classe[5].  Ou pour le dire autrement, du point de vue de cette logique de classe, Weinstein est à l'individu ce qu'Epstein est au clan.

 

La logique d'une classe prédatrice

 

La poursuite du scandale le démontrera sans aucun doute de façon plus précise, mais on peut d'ors et déjà affirmer que nous avons là une illustration sordide du caractère prédateur et criminel de la grande bourgeoisie internationale (car c'est bien d'elle qu'il s'agit ici). Et ce caractère prédateur n'est pas accessoire à l'essence de la bourgeoisie actuelle : il en est sa vérité la plus profonde, son horrible et indicible secret, qu'elle ne peut même pas s'avouer à elle-même - en un mot, sa logique de classe. La panique est déjà visible parmi les accusés : les dénégations de Trump, de Clinton et de la Famille Royale font pâle figure devant la convergences des preuves et des témoignages qui s'entassent. Ce c'est plus une inondation, c'est une marée, et une fois que le ridicule des dénégations sera passé, quelles armes pourront-ils bien trouver ? Epstein a été l'expression de cette logique de classe, son indicible le plus absolu, le pourvoyeur de ses fantasmes collectifs de classe les plus abjects. Il démontre la logique de ces hommes de pouvoirs à qui rien ne résiste, et ils agissent dans leur sexualité comme ils agissent avec le reste de la société et avec le reste du monde : ils prennent ce qu'ils veulent pour le détruire, et ils jettent le reste. Les orgies sexuelles sur l'île d'Epstein n'étaient que le versant freudien de l'embargo mené par Clinton contre l'Irak et Cuba et par Trump contre le Venezuela et tous ceux qui lui résistent. Cette immonde sublimation de leur politique intérieure et extérieure dans la sphère sexuelle révèle leur projet anthropologique profond et ouvertement fasciste : la stratégie permanente du chaos, ou comment faire du monde une grande Syrie. Car comme le disait fort justement Merleau-Ponty, "le grand mérite de Freud est d'avoir montré que la sexualité n'est pas indépendante de l'être social, qu'en elle l'intégralité des rapports sociaux y sont inscrits en plus grands, en plus visibles. Il est impossible de cacher son rapport profond à l'autre dans sa sexualité." On ne saurait mieux dire : entre l’extorsion de la plus-value et l'impérialisme déchaîné, le chômage de masse et les "massacres humanitaires de masses", le système Epstein trouve parfaitement sa place : celui de révélateur dans la sphère sexuelle du caractère prédateur de la logique de cette classe.

 

On pourrait ici nous faire une objection pertinente : si Epstein relève d'une logique de classe, pourquoi a-il été lâché par cette même grande bourgeoisie, entre son incarcération et son "suicide" ? Pourquoi, puisqu’ils l'avaient déjà sauvé en 2008, l'ont-ils lâché ici ? La première qualité d'un marxiste étant de ne pas spéculer sur ce qu'il ne connaît pas et ne peut pas connaître (mais peut-être d'autres éléments viendront nous éclairer bientôt), il faut d'abord reconnaître que beaucoup de facteurs contingents ont pu favoriser ce "lâchage" (et encore relatif). Car si Epstein était un simple cas pathologique, pourquoi ne pas le sacrifier afin de sauver la classe ? Pour la bourgeoisie, il ne devrait y avoir aucun problème, au nom même de sa logique de classe, à abandonner un de ses membres qui aurait "abusé" de son pouvoir de classe, et qui par cet abus mettrait en danger le pouvoir même de cette classe (c'est le cas d'Epstein). Le plus probable est en réalité que la bourgeoisie est entrée depuis longtemps dans une phase décadente (le "pourrissement de l'Histoire" comme le disait joliment Clouscard), et que cette phase entraîne une logique sclérosée, dans laquelle le fonctionnement le plus "rationnel" (supprimer un membre pour préserver la classe) ne fonctionne plus totalement, ou très mal. Epstein peut aussi avoir été supprimé et lâché parce qu'il était allé trop loin, selon le modèle du rite de transgression comme rite de passage qu'avait analysé Clouscard : bien que la consommation de drogue dans la jeunesse bourgeoise des années 1970 a été une logique d'initiation (pratiquer le rite de transgression pour entrer dans le groupe, puis ensuite abandonner ce rite une fois le groupe intégré), certains jeunes bourgeois ont pris ce moment d'initiation pour une totalité auto-suffisante, devenant par là toxicomanes, et gênants pour cette classe, qui a pourtant profité d'eux pour pratiquer ces rites de transgressions indispensables. Epstein relève peut-être de ce cas-là.

 

Quoiqu'il en soit, la logique de classe que cette affaire révèle semble claire : c'est une classe prédatrice et parasite qu'est devenue la grande bourgeoisie internationale, et ce de façon de plus en plus approfondie. Qu'il est bien loin le temps des "bourgeois d'autrefois" dont Plékhanov faisait l'éloge jadis ! Fini les Diderot, les D’Holbach, les Helvétius et autres Robespierre qui portaient un projet progressiste, bien qu'encore idéologique ! Désormais les Epstein, les Trump et les Clinton sont aux commandes, secondés par des armées de laquais de l'intellect, toujours prêts à pourfendre la veuve et l'orphelin pour mieux défendre les bandits des grands chemins qui ne mènent nulle part ! Non, décidément, les bourgeois d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'autrefois, et cette classe devenue, comme le disait Lénine, "réactionnaire sur toute la ligne" prouve chaque jour un peu plus son incapacité totale à diriger le devenir de l'humanité vers quoique ce soit d'autre que la guerre de tous contre tous.

 

Victor, militant JRCF.

 
 

[1]Voir cependant : https://francais.rt.com/international/64996-autopsie-jeffrey-epstein-revelerait-os-fractures-cou

[2]https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/17/jeffrey-epstein-s-est-suicide-par-pendaison-confirme-son-autopsie_5500147_3210.html

https://francais.rt.com/international/64975-massages-victimes-francaises-carnet-noir-ce-que-lon-sait-visites-jeffrey-epstein-france

https://francais.rt.com/international/64937-affaire-epstein-premiers-noms-reveles-documents-rendus-publics

[3]Trump a été accusé en 2016 d'avoir attaché, battu et violé, puis menacé de représailles avec Epstein une jeune fille âgée de 13 ans au moment des faits, en 1992. De son côté, Bill Clinton s'est rendu plusieurs fois sur l'île privée d'Epstein, là où se déroulaient selon les participants, des "orgies sexuelles", et a pris pas moins de 27 fois le jet privé d'Epstein, avec la plupart du temps des prostituées mineures inscrites sur le journal de bord.  Et c'est là où le burlesque se joint au sordide : un portrait de Bill Clinton déguisé en travestie à été retrouvé dans le hall d'entrée de la maison new-yorkaise d'Epstein, bien visible aux yeux de tous...

[4]Comme on le disait à l'époque, "il avait droit de vie et de mort sur la carrière des actrices" : expression qui en dit long....

[5]Ceci explique d'ailleurs la différence de traitement médiatique des premiers jours des deux affaires. Là où les médias tenus par les capitalistes ont pu désigner Weinstein comme seul responsable, puis tout de suite, "les hommes en général", leur réaction au suicide apparent d'Epstein est vraiment timide et mesurée. On a là un scandale énorme de classe internationale, et s'ils s'empressent de décrire les crimes sordides d'Epstein, on sent une gêne réelle devant l'affaire. Peut-être parce que la logique de classe de celle-ci est beaucoup trop évidente, et que cela titille leur vertu d'oies effarouchées ? La tentative d'étouffer l'affaire et de la minimiser a déjà commencé en France, bien entendu orchestrée promptement par les laquais du grand capital : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/08/20/affaire-epstein-rien-n-atteste-d-un-complot-orchestre-entre-puissants_5501071_3210.html

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