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JRCF

Balance ton bourgeois !

Balance ton bourgeois !

Le duo de rappeurs PNL est parvenu à s’imposer en bonne position dans le classement des ventes de titres musicaux ces dernières semaines, même si la tendance est aujourd’hui plutôt à la baisse. Nous avions brièvement analysé les dynamiques sociales permettant d’expliquer ce succès; il nous faut préciser aujourd’hui que le public de PNL est tendanciellement centré autour de la couche ouvrière ultra-paupérisée qui vit dans les “cités”. Un autre succès au top 50 semble désormais mériter notre attention : il s’agit du titre Balance ton quoi de la chanteuse Belge Angèle. Notons en préambule que ce titre nous importe non pas pour sa qualité musicale mais bien pour les raisons qui expliquent son succès. Ces raisons ne sont bien évidemment pas celles qui expliquent le succès de PNL et pour cause, le public d’Angèle est tendanciellement centré sur des couches sociales plus élevées. Osons ici l’adjectif bobo, car comme vous allez le voir Angèle défend une idéologie propre à sa classe dont les conséquences politiques sont fort intéressantes à analyser.

Ils parlent tous comme des animaux

De toutes les chattes ça parle mal

2018 j'sais pas c'qui t'faut

Mais je suis plus qu'un animal

Le ton est donné, Angèle va nous parler féminisme. Elle introduit un constat subjectif : toutes les femmes - désignées par la métonymie “les chattes” - sont méprisées dans les discours dominants. De qui viennent ces discours ? De “tous” - les hommes ? Sans doute aurait-on raison de dire que l’oppression des femmes est une affaire de conscience politique qui touche tout le monde, hommes et femmes compris. Le propos d’Angèle semble cependant tendre vers autre chose : tous les hommes auraient une attitude ouvertement méprisante vis-à-vis des femmes pour des raisons proprement sexuelles - ou plutôt pour des raisons de genre dirons-nous pour que la gauche s’y retrouve. La division principale dans notre société est à en croire Angèle donc celle du sexe - ou du genre, peu importe ici. On saluera le brillant travail d’analyse politique qui mène à cette conclusion.

Sans ironie maintenant, nous remercions sincèrement Angèle lorsqu’elle nous rappelle que l’humain est plus qu’un animal. C’est en effet une grande tendance du discours idéologique dominant que de ramener l’humain à une somme de pulsions et d’appétits “naturels” donc prétendument bons. Nous communistes sommes bien d’accord pour dire que l’anthropologie mérite bien d’être considérée autrement que comme un simple appendice de la biologie, des “sciences cognitives” ou autres disciplines qui appliquées unilatéralement à l’humain tendent à en faire une simple machine livrée au bon vouloir de l’agression publicitaire et de l’exploitation capitaliste.

J'ai vu qu'le rap est à la mode

Et qu'il marche mieux quand il est sale

Bah faudrait p't'être casser les codes

Une fille qui l'ouvre ça serait normal

La référence est explicite ici, Angèle désigne l’ennemi : le rap, cette musique de sauvages machistes qui passent leur temps à dénigrer la femme à coups d’expressions plus ou moins américanisées : “salope”, “bitch”, etc. Précisons d’emblée qu’il y a effectivement des rappeurs dont les propos sont extrêmement violents à l’égard des femmes, ce qu’il ne s’agit nullement pour nous de défendre. Mais ceux-là - souvent issus des couches les plus misérables de la société - portent-ils l’entière responsabilité de leur machisme - exprimé ou surjoué ?

A moins de prétendre que l’homme naît macho - ce qui serait un travers naturalisant qu’Angèle semble vouloir combattre dans la strophe précédente - il nous faut tenter de comprendre pourquoi le rap traite parfois la femme en objet sexuel.

La réification sexuée du corps de la femme est un phénomène bien antérieur à l’apparition du rap et qui n’a jamais été l’apanage exclusif des classes populaires. Ce phénomène connaît une très nette accentuation à partir de la contre-révolution libérale-libertaire (voir les travaux de Michel Clouscard sur le sujet) dont la manifestation estudiantine de Mai 68 est un moment charnière. On est aujourd’hui dans un paroxysme insupportable de ce que Clouscard appelle la consommation libidinale. Pour l’expliquer simplement c’est cette fille en bikini qui vous dit à la télévision que son nouveau yaourt aux fruits a été la plus grande découverte de toute son existence. S’il serait trop long de faire ici une sociologie de cette consommation libidinale on peut d’emblée noter le relent de mépris de classe qu’exprime ce texte d’Angèle : le rap, musique de basse extraction, est “sale”. Elle, Angèle, prend son courage à deux mains et se met à l’avant-garde du combat féministe, mais elle se trompe d’ennemi, car plutôt que d’attaquer la publicité qui réifie la femme et le grand Capital, qui seul profite de cette réification, elle s’en prend à ceux qui ont fondamentalement les mêmes intérêts anticapitalistes qu’elle.

Notons à quel point son aveuglement idéologique la porte. Angèle dit qu’il faudrait qu’une fille “l’ouvre” et “casse les codes”, comme si elle avait à elle seule inventé la musique féministe. En 2007 Diam’s obtenait un immense succès avec son titre “La Boulette”, en chantant “Y’a comme un goût de viol quand je marche dans ma ville.” La piteuse référence d’Angèle à la campagne “balance ton porc” ne saurait faire écran au féminisme passé, souvent bien plus conséquent. Ce qui préoccupe Angèle n’est d’ailleurs pas tant le viol que les discours (“ça parle mal”). On voit bien que la misère sexuelle - conséquence de la misère tout court et étroitement liée au phénomène du viol - qu’a connu Diam’s n’est pas un souci pour notre amie Belge.

Les gens me disent à demi-mot

Pour une fille belle t'es pas si bête

Pour une fille drôle t'es pas si laide

Tes parents et ton frère ça aide

Angèle est belle, pleine d’humour mais manque cruellement d’auto-dérision - ou tout simplement de capacité auto-critique. Lorsqu’on lui dit que la célébrité des ses parents proches a pu favoriser sa carrière elle s’offusque et crie à l’insulte machiste. Disons-le franchement, peu importe le sexe, le genre, l’orientation sexuelle ou la couleur de peau, le fait d’avoir une famille relativement fortunée et possédant des contacts dans le monde du divertissement est un tremplin formidable pour une carrière artistique. Mais dire cette vérité, qui est pourtant d’une affligeante banalité, c’est selon Angèle une insulte, un discours contraire au féminisme - féminisme bien-pensant, féminisme à la Schiappa, féminisme qui masque les rapports de classe pour y substituer les rapports de genre.

Ouais j'passerai pas à la radio

Parce que mes mots sont pas très beaux

L’ironie est on ne peut plus savoureuse, lorsqu’on sait que Balance ton quoi caracole en tête des ventes et tourne en boucle sur toutes les stations de radio. Le “single” est même devenu disque de platine. Ces vers sont bien ceux d’une petite-bourgeoise qui aime se croire rebelle alors que son discours est convenu à un point qui en donne la nausée.

En guise de conclusion rappelons que les femmes n’ont pas attendu la chanson “engagée” d’une bourgeoise moralisatrice pour se poser des questions sur leur condition. Et certaines - comme Angela Davis - ont su articuler cette question avec d’autres questions sociétales comme celle du racisme, en les replaçant toutes dans une analyse matérialiste de la société, une analyse qui prend nécessairement en compte les rapports de classe.

Nous arrêtons ici le tir car nous savons qu’Angèle n’est pas volontairement bourgeoise et qu’elle est par ailleurs sans doute subjectivement sensible au problème de la misère - sans doute un peu moins au problème de la souffrance au travail mais passons. Nous pensons simplement que le combat féministe, tout “sociétal” qu’il soit, est trop important pour être laissée à un nouveau clergé, gardien du temple de la morale bourgeoise libérale-libertaire. Le féminisme vrai est féminisme prolétarien, féminisme de combat, un féminisme qui ne se résume pas à des incantations monétisables mais un féminisme qui se vit au jour le jour, dans les luttes. Rappelons que la femme ne mérite jamais autant d’être célébrée que quand elle prend les armes - au propre comme au figuré - pour la défense de sa classe, ce que les innombrables et combatives femmes gilets jaunes nous rappellent.

 

Thibaud-JRCF

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