Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
JRCF

Sortir de l'anticommunisme : les époux Rosenberg

Sortir de l'anticommunisme : les époux Rosenberg

Cela fait 68 ans aujourd'hui que les époux Rosenberg ont été condamné à mort.

Deux victimes de l'anticommunisme féroce qui sévissait alors aux Etats-Unis (et qui sévit peut-être toujours, vu les dernières déclarations de Donald Trump).

Afin de faire redécouvrir l'affaire, ainsi que de donner une version détaillée et recherchée de leur histoire, nous vous proposons cette article.

“Un espion qui a accusé et fait arrêter sa famille”: Revisiter David Greenglass et l’affaire Rosenberg

par Michael Meeropol *

Ceci est un manuscrit accepté pour publication par Taylor & Francis dans l’HISTOIRE COMMUNISTE AMÉRICAINE le 31 mai 2018, disponible en ligne: à https://doi.org/10.1080/14743892.2018.1467702

“Sans doute, si ce témoignage [Greenglass] était ignoré, les condamnations n’auraient pu être confirmées.”

(Avis de la Cour d’appel du circuit américain confirmant les condamnations de Julius et Ethel Rosenberg)

 

* Professeur émérite d’économie, Western New England University. Bien que je sois le fils aîné d’Ethel et de , cet article se réfèrera à eux à la troisième personne en accord avec le caractère professionnel de cet effort. Je tiens à remercier Gerald Markowitz, Philip Deery, Jeffrey Trachtman, Jeff Kisseloff, Robert Meeropol et Ann Meeropol pour avoir lu différentes versions de cet article et l’avoir amélioré avec leurs suggestions. Cependant, aucun d’eux ne devrait être tenu pour responsable de la version finale.

En 1953, Ethel et Julius Rosenberg sont exécutés en raison du témoignage du frère et de la belle-soeur d’Ethel, David et Ruth Greenglass. Le procureur allègue qu’ils s’étaient servi de David Greenglass pour voler le secret de la . Parce que Greenglass avoue et implique les Rosenberg, le juge Irving Kaufman le condamne à 15 ans de prison. En 1960, après avoir servi 10 années en prison, il est libéré, change son nom et disparaît de la vue du public. Plus de 40 ans plus tard, le 5 décembre 2001, il refait surface sur l’émission de télévision “60 Minutes II”. Il est déguisé et ne révèle pas son nouveau nom. En réponse à une question sur la façon dont il aimerait qu’on se souvienne de lui, il déclare : «En tant qu’espion qui a accusé et fait arrêter sa famille». Il ajoute être d’accord avec ce jugement et bien dormir la nuit. Avant l’interview de « 60 Minutes », il avait passé plus de 50 heures à raconter son histoire au journaliste du New York Times, Sam Roberts.

Au procès, le couple Greenglass disent quelques vérités et quelques mensonges. Dans les interviews avec Roberts, David Greenglass a continué ce même comportement.

L’argumentaire de cet article est d’abord qu’Ethel Rosenberg n’était pas une espionne, et que les récits des Greenglass la condamnant étaient des parjures et, deuxièmement, que Julius Rosenberg avait tout au plus une participation très lointaine quant à l’espionnage atomique et que le juge et le président Eisenhower ont tous deux utilisé cette fausse accusation pour justifier la peine de mort. Un témoignage crucial par les Greenglass sur l’implication de Julius dans la communication de secrets atomiques était une parjure fabriquée pour détourner l’attention d’un rôle beaucoup plus important des Greenglass eux-même impliqués dans l’espionnage atomique.

LES SOURCES PRINICIPALES DEVIENNENT DISPONIBLES

À partir de 1975, des milliers de pages de documents du gouvernement des États-Unis sont rendues publiques à la suite d’une action en  partiellement réussie en vertu de la Freedom of Information Act. En 1995, le « Projet Venona »,  jusqu’alors tenu secret dans lequel le gouvernement américain décrypte les communications soviétiques de la Seconde Guerre Mondiale, est rendu public et de nombreuses communications, certaines liées à l’affaire Rosenberg, deviennent accessibles.

En 1994, il y a une brève ouverture des archives de l’ex-Union Soviétique. Un chercheur russe, Alexander Vassiliev, a accès à certains documents. Ses cahiers sont traduits et mis en ligne en 2009. Ces documents sont la base du livre « The Haunted Wood » co-écrit par Vassiliev et l’historien américain Allen Weinstein, publié en 1999. Les ajouts les plus récents aux sources principales sont faits en 2008 et 2015 avec la levée du secret sur le témoignage du Grand Jury de Ruth et David Greenglass. Tous ces nouveaux documents nous permettent de finalement distinguer les vérités des mensonges racontés par David et Ruth Greenglass lors du procès et depuis. Certains corroborent les points de vue établis sur l’affaire, mais beaucoup contredisent les témoignages des Greenglass.

Premièrement, nous devons revoir l’histoire racontée par les Greenglass lors du procès des Rosenberg en 1951. Selon cette histoire, en novembre 1944, alors que David (un machiniste de l’armée) est stationné au site du « Projet Manhattan » à Los Alamos au Nouveau-Mexique, Ruth Greenglass est approché par Julius et Ethel Rosenberg qui lui demandent de recruter son mari afin d’espionner pour les soviétiques. Après avoir exprimé sa réticence, Ruth est convaincue, en particulier par Ethel, «au moins de le dire à David.» Lorsque Ruth rejoint son mari à Albuquerque, elle lui transmet la demande des Rosenberg. Au début, David refuse, mais finit par accepter.

En janvier 1945, David donne à Julius quelques croquis et d’autres informations. Julius aurait coupé une boîte de « Jello » (poudre pour faire une sorte de flan dessert) en deux, pour qu’elle soit utilisée comme un outil de reconnaissance si un agent venait au Nouveau-Mexique pour prendre des informations cueillies par David. David fait également un court trajet en voiture avec “un russe” qui lui pose des questions techniques auxquelles il ne peut répondre. En juin 1945, un agent soviétique, Harry Gold, arrive à l’appartement des Greenglass à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, avec l’autre moitié de la boîte de Jello. Gold se fait connaître avec le code, “Je viens de la part de Julius.” David lui donne quelques croquis. (Gold confirme le récit de Greenglass au procès, mais témoigne qu’il n’a jamais rencontré Rosenberg.) En septembre de 1945, David prépare un croquis d’une coupe transversale de la bombe atomique de type implosion et plus tard la remet à Julius Rosenberg dans son appartement avec une description physique de la façon dont la bombe fonctionne. Le couple Greenglass témoignent qu’Ethel Rosenberg aurait dactylographié les descriptions de David.

Ce témoignage décrit la totalité de l’activité d’espionnage atomique alléguée de Julius et Ethel Rosenberg.

Alors, qu’est-ce qui est vrai dans le témoignage des Greenglass ?

Entre 1951, date de la fin du procès, et 1975, date à laquelle les premiers documents du gouvernement des États-Unis sont rendus publics, toute l’affaire repose sur la crédibilité des témoignages des Greenglass. Avant même l’exécution des Rosenberg, les témoignages des Greenglass, démontrent un certain nombre de parjures possibles. Bien qu’étant important en tant que stratégie juridique pour attaquer la crédibilité des principaux témoins de l’accusation, ces parjures alléguées ne présentent aucune preuve réfutant spécifiquement leur témoignage, ou présentant des alternatives plausibles aux histoires racontées par les Greenglass sur les Rosenberg. Pour cela, les chercheurs doivent attendre la première publication de documents provenant des archives du gouvernement fédéral.

LE CAS D’ETHEL ROSENBERG

Avec la publication de la première série de ces documents en 1975, une contradiction apparaît entre le témoignage du procès sur l’implication d’Ethel Rosenberg et ce que les Greenglass racontent au FBI pendant les mois entre les arrestations et le procès. Les entrevues menées par l’un des procureurs, Myles Lane, avec David et Ruth Greenglass en août 1950, ne mentionnent pas qu’Ethel a dactylographié des documents. En fait, David Greenglass était catégorique sur le fait qu’il n’avait jamais parlé à Ethel de ses activités d’espionnage. Le témoignage sur la dactylographie est élaboré quelques semaines avant le procès, au début de 1951, lorsque Ruth Greenglass « se souvienne » qu’Ethel avait dactylographié des documents.

Ensuite, David modifie ses déclarations antérieures pour confirmer les dires de Ruth. Une autre révélation très importante est la publication d’une déclaration de James McInerney, chef de la division criminelle du ministère de la Justice (opinion qu’il avait rendue au moment de l’arrestation de Julius Rosenberg), selon laquelle les preuves étaient insuffisantes pour arrêter Ethel Rosenberg, mais qu’il pourrait être possible de les utiliser pour qu’elle fasse pression sur son mari.

Les documents publiés dans les dossiers de la Commission de l’Energie Atomique cette même année, comprennent la transcription auparavant secrète d’une audience devant le Comité mixte du Congrès de l’énergie atomique en février 1951 (cinq mois après l’arrestation d’Ethel Rosenberg). Lors de cette audience, Lane reconnaît que « l’affaire n’est pas trop solide contre Mme Rosenberg. Mais … je pense qu’il est très important qu’elle soit condamnée, elle aussi, à une peine sévère. »

Des décennies plus tard, le journaliste Sam Roberts retrouve David Greenglass et le persuade de parler. Déjà au milieu des années 80, Greenglass était un homme libre depuis 1960. Roberts écrit ensuite son livre, intitulé « The Brother ». Roberts demande à Greenglass d’admettre pour mémoire qu’il avait commis une parjure lors du procès dans son témoignage au sujet de la dactylographie d’Ethel. Dans l’émission mentionnée ci-dessus, « 60 Minutes II », Greenglass reconnaît qu’il ne se souvenait même pas de l’existence d’une dactylographie. Il remarque que Roy Cohn, l’un des procureurs, devenu célèbre ultérieurement en tant qu’avocat du sénateur Joseph McCarthy, l’avait confronté sur la question du changement de témoignage fait par Ruth, qui prétend qu’Ethel dactylographiait des documents. Cohn dit à David Greenglass qu’il pouvait, soit corroborer l’histoire de Ruth, soit dire qu’elle mentait. Maintenant, le témoignage du procès – l’histoire que David Greenglass lui-même savait (ou voyait) Ethel faire de la dactylographie – était confirmé comme une parjure documentée, soupçonnée dès 1975, avec la première communication de certains documents du FBI.

Ceci remet en question même le témoignage important de Ruth Greenglass selon lequel Ethel l’aurait encouragé « au moins à le dire à David … et à le laisser décider lui-même » à répondre positivement à la demande de Julius de commencer à donner des informations à l’Union Soviétique.

Dans une des interviews de David avec Sam Roberts :

Roberts: « Quand Ruth a recruté David, est-ce qu’elle citait Ethel ou Julius »? [David répond] « Elle citait Julius ».

Avant l’admission de David Greenglass sur « 60 Minutes II », en 1995 , les communiqués de Venona avaient révélé plus de preuves appuyant l’avis selon lequel, quelle qu’ait été le rôle de son mari dans l’espionnage soviétique, Ethel Rosenberg n’était pas une espionne.

Bien que Julius Rosenberg et plus tard David et Ruth Greenglass aient été identifiés par leurs noms de code, Ethel Rosenberg n’en a jamais reçue. Plus important encore, le seul document qui décrit Ethel, affirme qu’elle «connaissait» le travail de son mari avec deux de ses contacts d’espionnage et avait une certaine connaissance de la politique, mais que «en raison de sa santé délicate, elle ne travaillait pas». La linguiste Meredith Gardner écrit un mémo sur le « Projet de Venona », précisant que dans ce contexte, «ne travaille pas», signifie qu’Ethel Rosenberg n’était pas une espionne.

Les éléments finaux, qui, pour beaucoup d’observateurs, prouvent que les témoignages de David et Ruth Greenglass au procès sont faux, sont d’abord la communication du témoignage au Grand Jury de Ruth Geenglass en 2008 et ensuite, en 2015, la publication du témoignage de David Greenglass au Grand Jury. Aucun des deux ne mentionne qu’Ethel dactylographiait des textes. David Greenglass répète ce qu’il avait dit à Myles Lane en août 1950, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais parlé à Ethel de ses activités d’espionnage avec Julius Rosenberg.

Sur la base de ce volume de preuves, mon frère et moi avons rassemblé l’information, et l’avons soumise au gouvernement des États-Unis en novembre 2016, demandant que le président Obama publie une proclamation invalidant à la fois le verdict du jury sur Ethel Rosenberg, ainsi que la sentence. Nous avons demandé au président de proclamer publiquement qu’elle avait été condamnée à tort, et que sa condamnation et son exécution étaient des injustices. Nous avons utilisé comme modèle la Proclamation de 1977 du gouverneur Michael Dukakis du Massachusetts à propos de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti – deux anarchistes exécutés en 1927 pour un double meurtre. Dukakis avait proclamé que toute culpabilité devait être retirée de la mémoire de ces deux hommes en raison de l’injustice du procès, de la partialité du juge de première instance, et des preuves recueillies depuis leur procès initial.

À la fin de décembre 2016, à l’issu de trois années d’études, le Centre Seton Hall pour la politique et la recherche à la Faculté de droit de Seton Hall publie un rapport intitulé «L’otage du gouvernement: la condamnation et l’exécution d’Ethel Rosenberg». Le rapport est basé seulement sur les documents du gouvernement des États-Unis, sans mentionner les communiqués de « Venona » ni les documents provenant des carnets de Vassiliev. Après avoir soigneusement examiné tous les documents publiés par le gouvernement américain, le Centre est arrivé à la conclusion que l’arrestation, la condamnation et l’exécution d’Ethel Rosenberg n’avaient rien à voir avec sa culpabilité ou son innocence. Au lieu de cela, comme l’a révélé le mémo du FBI en juillet 1950, elle a été utilisée comme un «levier» contre Julius Rosenberg dans le but de l’amener à avouer et à donner des noms. Un fait nouveau qui n’avait pas été noté dans les travaux antérieurs sur cette question était qu’entre les arrestations et le procès, le FBI n’avait fait aucun effort pour interroger les personnes questionnées sur l’implication possible d’Ethel Rosenberg. Cela suggère fortement qu’ils savaient n’avoir aucun cas contre elle, mais espéraient que la stratégie du «levier» fonctionnerait. Bien que les auteurs du rapport ne se soient pas prononcés sur la culpabilité ou l’innocence d’Ethel Rosenberg en fonction de l’accusation générale de complot en vue de commettre l’espionnage, leurs recherches ont corroboré de manière indépendante, les documents que nous avons soumis au président Obama.

Le président Obama a quitté son poste sans prendre de mesures suite à  notre demande. Cela ne change pas le jugement historique fondamental. Ethel Rosenberg a été accusée d’un crime qu’elle n’a pas commis dans le but de faire pression sur Julius Rosenberg pour qu’il avoue et donne des noms. David et Ruth Greenglass ont modifié les premières versions de leurs témoignages. Les nouvelles versions étaient des parjures conduisant à une condamnation injuste et à une peine. Lorsque Julius et Ethel Rosenberg ont refusé de répondre aux attentes du gouvernement, le gouvernement a tué l’otage, Ethel Rosenberg.

LE CAS DE JULIUS ROSENBERG

Nous passons maintenant au témoignage des Greenglass concernant Julius Rosenberg. Après la publication des décryptages de « Venona »  en 1995 , la plupart des observateurs arrivent à la conclusion que Julius Rosenberg était bel et bien un espion soviétique. Même Walter et Miriam Schneir, qui avaient cru à l’innocence totale des deux Rosenberg, ont changé d’avis. Mon frère et moi étions sceptiques quant à l’entière véracité des décryptages de « Venona ». Nous avons soutenu que les agences de renseignement qui les diffusaient avaient les motifs, les moyens et l’occasion de les «ajuster» pour soutenir les grandes lignes de la thèse du gouvernement contre nos parents.

Lorsque le présumé officier de contrôle soviétique de Julius Rosenberg, Alexander Feklisov, fait surface et visite les États-Unis, nous avons maintenu notre scepticisme. Il s’agissait d’un agent retraité du KGB qui raconte des histoires de guerre sur ses nombreux contacts avec Julius Rosenberg – pour  en tirer de l’argent. Lorsque « The Haunted Wood » est publié, nous continuons à être sceptique. Nous avons reconnu que les informations contenues dans les décryptages de « Venona » et dans les souvenirs personnels de Feklisov pouvaient être vraies et nous avons spéculé là-dessus – Robert dans son livre « Une exécution dans la famille » et moi dans le film d’Ivy Meeropol, « Héritier d’une exécution ». Cependant, nous avons maintenu une position de doute  parce que nous n’étions pas du tout prêt à valider les allégations de la CIA et de la NSA.

Tout cela a changé avec l’aveu de Morton Sobell en septembre 2008, selon lequel il avait effectivement été impliqué avec Julius Rosenberg dans une aide rendue à l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre Mondiale. Nous n’avions aucune raison de douter de la véracité de Morton. Le doute que nous avions exprimé depuis la publication des documents de « Venona »  avait disparu. Julius Rosenberg aurait bel et bien espionné pour l’Union soviétique.

Peu de temps après, j’ai lu le manuscrit de ce qui allait devenir l’ouvrage de Walter Schneir, publié à titre posthume, « Final Verdict ». Il s’agissait de ce qui s’est vraiment passé dans l’affaire Rosenberg. J’en étais convaincu. Après la mort prématurée de Walter pendant que son épouse et collaboratrice, Miriam Schneir, préparait son manuscrit pour publication, les carnets de notes de Vassiliev et Weinstein, « The Haunted Wood », ont été rendus publics sur Internet. Miriam Schneir a travaillé avec les cahiers pour corroborer ce que Walter avait déjà tiré d’une lecture attentive des sections de « The Haunted Wood » concernant l’affaire Rosenberg. Walter avait pu conclure que Julius Rosenberg s’engageait dans l’espionnage militaro-industriel au profit de l’Union Soviétique, mais qu’il n’était que marginalement impliqué dans l’espionnage atomique. Une grande partie de ce que David et Ruth Greenglass ont dit au procès et une grande partie de ce que David Greenglass a dit à Sam Roberts étaient fausses. Ce qui suit est un résumé de ce que l’histoire a révélé sur les vérités et les mensonges des deux Greenglass.

LE RECRUTEMENT DES GREENGLASS PAR JULIUS ET ETHEL ROSENBERG

Rappelons que le témoignage du procès de Ruth et David Greenglass  affirme qu’ils étaient des recrues réticentes. Selon leur témoignage, c’est Ruth la première qui devait être persuadée par Ethel « de le dire au moins à David … et le laisser décider pour lui-même” et lorsque Ruth le demande, dans un premier temps David refuse. Des années plus tard, dans des interviews avec Sam Roberts, David Greenglass raconte une version différente. Selon cette nouvelle version, Ruth était initialement réticente à l’idée de commencer à recueillir des informations pour les soviétiques, mais lui ne l’était pas. Roberts cite David racontant que Ruth a dit: « Ecoutes, c’est ton choix, ça ne me plaît pas vraiment » Roberts demande pourquoi et Greenglass répond : « Eh bien, parce que, vous savez, sa pensée n’était jamais vraiment proche des communistes. Politiquement, elle était lprogressiste. Une progressiste, c’est ce qu’elle était ».

Cette histoire racontée à Roberts n’est pas tout à fait vraie non plus. Dans « The Haunted Wood », Ruth Greenglass donne une réponse entièrement différente.

«Tout d’abord, Julius demande à Ruth ce qu’elle pense de l’Union Soviétique et du communisme en général. Elle répond sans hésitation que, pour elle, le socialisme était le seul espoir du monde et qu’elle a la plus profonde admiration pour l’Union Soviétique. Julius souhaite alors savoir si elle serait disposée à aider l’Union Soviétique. Elle répond très simplement et sincèrement que ce serait un privilège; quand Ethel parle de David, elle nous assure qu’à son avis, David pensait la même chose ».

Les lettres échangées entre les Greenglass au cours de cette période indiquent qu’ils étaient tous deux amoureux de l’Union Soviétique et qu’ils soutenaient l’idéologie du Parti communiste. Cela correspond à une acceptation enthousiaste de l’opportunité d’aider l’Union Soviétique lorsque Julius Rosenberg propose leur de le faire. Ceci, est, en contradiction, bien sûr, aussi bien avec le témoignage du procès qu’avec ce que David Greenglass dit à Roberts.

LA RÉUNION DE JANVIER 1945 ENTRE LES GREENGLASS ET LES ROSENBERG

Sur la base des décryptages de « Venona »  et du matériel des carnets de Vassiliev, il est permis de conclure que la réunion de janvier 1945, dans l’appartement des Rosenberg, décrite par Ruth et David Greenglass au procès, a bien eu lieu. Cependant, presque tous les détails fournis par les Greenglass au procès, sur ce qui s’est passé lors de cette réunion, sont contredits par des informations tirées des cahiers de Vassiliev et de « The Haunted Wood ».

Premièrement, il n’y a rien sur la transmission d’un croquis à cette réunion, ce qui correspond aux premières déclarations de David et Ruth Greenglass au FBI, ainsi qu’au témoignage de Ruth Greenglass devant le Grand Jury. Seul David, dans son témoignage au Grand Jury, raconte qu’il avait donné des croquis à Julius Rosenberg. Nous avons déjà précisé comment  jusqu’en février 1951, il n’y avait aucune déclaration sur Ethel dactylographiant des documents.

Deuxièmement, le témoignage du procès sur cette réunion fait référence à la boîte de Jello coupée en deux à utiliser comme dispositif de reconnaissance au cas où un autre agent viendrait au Nouveau-Mexique pour recueillir des documents de David Greenglass. Les deux Greenglass racontent cette histoire au Grand Jury mais « The Haunted Wood » et les carnets de Vassiliev la contredisent.

De quelle manière? En février 1945, les soviétiques ont relevé Julius Rosenberg de ses fonctions d’espionnage. On lui dit d’arrêter de surveiller les différents membres de son groupe. La raison en était que le même mois, le FBI avait rapporté aux services de renseignements de l’armée que Julius Rosenberg était un communiste. Il est donc renvoyé de son travail dans le Corps des transmissions de l’armée américaine. Les soviétiques craignent que le FBI ne découvre ses activités d’espionnage et ils lui ordonnent « d’arrêter ses fonctions de chef de groupe, et la direction de toutes ses sources (y compris vraisemblablement les Greenglass), qui sont données à d’autres agents ». Cette déclaration est précédée d’une longue section d’un message de Moscou à New York qui est cité à la fois dans «  Le Verdict Final » de Schneir et « The Brother » de Sam Roberts.

Ainsi, quand le moment arrive de trouver comment envoyer un agent à Albuquerque pour récupérer des documents auprès de David Greenglass, Julius Rosenberg n’est plus dans le réseau. Dans un rapport de février 1945 , reproduit dans « The Haunted Wood », nous apprenons que :

« “.. dès qu’elle reçoit un billet de chemin de fer, [Ruth Greenglass] ira vivre à Albuquerque … Avant son départ, nous lui demanderons de nous donner des mots de passe matériels et verbaux au cas où nous devions rétablir le contact avec elle … Nous supposons que le séjour de [Ruth] à Albuquerque nous permettra de mieux étudier les procédures de travail et les personnes travaillant au camp et, au cas où [David] aurait des données importantes, elle pourra venir à [New York] pour nous en informer ».

Il est important de noter que cette déclaration rend invraisemblable l’histoire de la boîte de Jello qui a été juré à la fois par les Greenglass devant le Grand Jury et le jury du procès. L’histoire de la boîte de Jello coupée en deux (le « mot de passe matériel” dans le rapport à Moscou) et un “mot de passe verbal” (ici “verbal” signifie oral bien sûr) n’est pas encore inventée quand Ruth et David Greenglass sont dans l’appartement des Rosenberg. En outre, une mention dans un des carnets de Vassiliev, non citée dans « The Haunted Wood », explique que Ruth Greenglass avait communiqué avec un agent soviétique Yatskov indiquant «qu’elle aimerait le rencontrer fin mai ou juin ». C’est Harry Gold qui cherchera des documents à Albuquerque. Cela correspond au fait qu’à cette époque, Julius Rosenberg n’est plus dans le réseau d’espionnage.

LA RÉUNION DE JUIN 1945 ENTRE LES GREENGLASS ET HARRY GOLD

Nous savons maintenant que Harry Gold était un agent soviétique et qu’il est allé à Albuquerque pour récupérer des documents de David Greenglass. Le premier indice que cette histoire était vraie et non une fabrication est venu de la recherche qui a donné le livre « Bombshell » de Joseph Albright et Marcia Kunstell. Le livre se concentre principalement sur les activités d’espionnage du scientifique Theodore Hall et de son agent, Lona Cohen. Mais il fait également mention, en passant, des activités du scientifique britannique Klaus Fuchs, de Gold et Greenglass. Le livre identifie des inventaires du ministère soviétique de l’énergie atomique – des inventaires de documents qui sont arrivés des États-Unis. Un ensemble de documents, décrit comme « modèles » d’expériences menées à Los Alamos, et les dates, confirment que Harry Gold a bien reçu ces documents de David Greenglass en Juin 1945. Il est peu probable que les documents trouvés par Albright et Kunstell étaient fabriqués. Pour croire cela, il faudrait croire que quelque part dans le ministère soviétique de l’énergie atomique, quelqu’un fabriquait des fausses informations afin de prouver que Harry Gold et David Greenglass avaient été des espions. Parce que c’était un scénario très improbable, l’idée que Harry Gold n’ait pas inventé sa carrière d’espionnage de manière totalement inédite – comme un personnage fictif – a commencé à prendre forme en 1997.

Cependant, le mot de passe prétendument utilisé par Gold quand il rencontre les Greenglass, « je viens de la part de Julius », reste problématique. Dès 1973, lors de la diffusion du documentaire « The Unquiet Death of Ethel and Julius Rosenberg », dans une interview, un agent du FBI raconte que Gold pensait initialement que le mot de passe était « Bob m’a envoyé » ou « Benny m’a envoyé ». Dans des interviews avec Myles Lane en août 1950, le code était « Je transmet des salutations de Ben à Brooklyn » (version Gold) tandis que David Greenglass témoigne que Gold venait de se présenter comme « Dave de Pittsburgh ». Il a fallu une réunion entre Gold et Greenglass en décembre 1950, des mois après qu’ils aient tous deux jurés devant le Grand Jury, sur différentes versions de la salutation, pour créer le témoignage du procès disant que le code était « Je viens de la part de Julius ». Le fait que le code aie été créé par Ruth Greenglass après février, 1945, soutient fortement l’idée que ce n’était jamais « je viens de la part de Julius ».

SEPTEMBRE 1945: LE SCHEMA DE LA BOMBE A IMPLOSION

En raison de la décision prise par les soviétiques en février 1945 de relever Julius Rosenberg de ses fonctions de chef de réseau d’espionnage, la prétendue réunion de septembre 1945 où le soi-disant secret de la bombe atomique de type implosion aurait été transmis à Julius Rosenberg, devient moins probable. Dans le témoignage du Grand Jury de Ruth Greenglass, on lui  demande précisément si son mari avait donné des informations à Harry Gold ou à Julius Rosenberg après la visite de Gold, en juin 1945, à Albuquerque. Ce à quoi, elle répond non.

Lors de son témoignage au grand jury, David Greenglass raconte qu’ à la réunion de septembre 1945, il donnait du matériel à Julius Rosenberg, décrit  comme «une description de la bombe atomique». Mais ni Ruth, ni David n’avait fait mention d’une réunion dans l’appartement des Rosenberg. David Greenglass n’a pas développé sa brève déclaration. Il n’a fait aucune mention du fameux croquis en coupe transversale qui a fini par être présenté comme pièce numéro 8 au procès. Et bien sûr, comme mentionné ci-dessus, David n’a pas dit qu’Ethel Rosenberg était présente quand cela s’est produit, et ni David, ni Ruth ont fait référence à Ethel dactylographiant des documents.

Le carnet de Vassiliev corrobore le fait que Julius Rosenberg était sans contact avec ses supérieurs dans le réseau d’espionnage depuis deux ans. Cela remet en question la véracité du témoignage des Greenglass sur la prétendue réunion de septembre 1945.

Comme indiqué ci-dessus, les Greenglass avaient décidé de ne jamais partager un certain fait avec le FBI. Bien que dans sa déclaration initiale au FBI, David Greenglass ait été vague sur la question de savoir s’il avait rencontré un « russe » en janvier 1945 ou à l’automne, plus tard il se met d’accord avec Ruth, pour définir la date de janvier, s’assurant de ne jamais reconnaître qu’une réunion eut lieu entre David Greenglass et Yatskov en septembre 1945. David n’a pas reconnu cette rencontre dans ses entretiens avec Sam Roberts non plus.

Voici comment Yatskov décrit la réunion de septembre 1945 dans un télégramme à Moscou :

« La réunion était assez courte … Dans notre conversation, il a été établi que [Greenglass] travaillait dans les ateliers secondaires de la “Réserve naturelle”, produisant des outils, des instruments pour la “Réserve naturelle” et parfois des détails pour le ballon [la bombe atomique] . Ainsi, par exemple, des détonateurs pour l’amorce de l’explosif du ballon ont été fabriqués dans leur atelier, et [Greenglass] nous a passé l’amorce pour un tel détonateur. [Il] n’a pas accès au ballon lui-même ni aux magasins principaux. …. [Greenglass] devait rassembler des caractéristiques détaillées sur les personnes qu’il estimait valable pour notre travail. En outre [on lui donne] la responsabilité de collecter des échantillons de matériaux utilisés dans le ballon, tels que l’alliage de tubes, explosifs, etc… Les matériaux viennent parfois à l’atelier de [Greenglass] ».

Après avoir cité le télégramme, les auteurs de « The Haunted Wood » écrivent: « De l’avis de Yatskov, il aurait été préférable d’envoyer Lona Cohen à Albuquerque pour recueillir ce matériel le 21 décembre, date fixée pour la réunion suivante avec David Greenglass. Au lieu de cela, on dit à Ruth Greenglass de tout recevoir de David ».

L’importance de la date du 21 décembre est soulignée par les résultats d’Albright et Kunstall. Ils découvrent que le schéma prétendument donné à Julius Rosenberg en septembre (reproduit plus tard pour le procès en tant que pièce numéro 8) n’est arrivé en Union soviétique que le 27 décembre 1945. Cette date correspond au fait que Yatskov avait fixé au 21 décembre la rencontre suivante pour prendre contact et transmettre de l’information. Ni la date du 27 décembre indiquée comme l’arrivée du schéma, ni le matériel descriptif l’accompagnant, correspondent au témoignage du procès au sujet d’un transfert en septembre.

Selon Walter Schneir, en réunissant les informations du livre de Albright et Kunstall avec du matériel de « The Haunted Wood »:

 

« Yatskov aurait rencontré David Greenglass à New York en septembre 1945. David aurait informé Yatskov que des détonateurs pour l’amorce de l’explosif de la bombe atomique ont été fabriqués dans l’atelier de Los Alamos où il travaillait. À une date non précisée, David aurait fourni «une amorce pour un tel détonateur». Yatskov aurait fixé au 21 décembre 1945 la date de la réunion suivante avec Greenglass et chargé Ruth de recueillir auprès de David tout document qu’il voulait transmettre aux Russes. Une réunion a vraisemblablement eu lieu le 21 décembre. Nous le savons parce qu’un mémo écrit à Moscou le 27 décembre 1945, énumérait les articles reçus de New York … « des documents en anglais sur la construction d’une bombe atomique » et un échantillon « d’un électrodétecteur de la bombe ».

 

Un deuxième document rédigé à Moscou résume le rapport d’espionnage transmis. Appelé « Notes sur la construction d’une bombe atomique, description de la construction d’une bombe à implosion », il contient une erreur marquante, faite par David, qui parle de trente-six lentilles, au lieu de trente-deux, le numéro correct. Ainsi, il semblerait que le 21 décembre 1945, Ruth Greenglass, reçoit de son mari, la description d’une bombe à implosion – destinée à rentrer dans l’Histoire – avec l’amorce d’un détonateur qu’il avait volée et sortie en cachette des gardes à Los Alamos pour les donner au KGB ».

CONCLUSION

 

La preuve rassemblée par Walter Schneir pour écrire « Final Verdict » (complétée par les recherches de Miriam Schneir dans les carnets de Vassiliev) nous permet, de façon plausible, d’arriver aux conclusions suivantes :

– d’abord, Ethel Rosenberg n’était pas un espion. Le gouvernement savait qu’elle n’avait pas de nom de code et que le témoignage contre elle au procès avait été inventé.

– Deuxièmement, Julius Rosenberg a demandé à Ruth Greenglass de recruter David Greenglass pour transmettre des informations. Les Greenglass étaient des recrues enthousiastes et non réticentes.

– Troisièmement, lors d’une réunion en janvier 1945, David Greenglass a donné à Julius Rosenberg des informations sur la disposition des bâtiments à Los Alamos et sur les noms de certains scientifiques. Il a également rencontré un russe (probablement Yatskov) brièvement, et n’a pu répondre à aucune des questions techniques posées. Il n’a donné aucun croquis à Julius Rosenberg, aucune boîte de Jello n’a été coupée en deux.

– Quatrièmement, en février 1945, Julius Rosenberg a été démis de ses fonctions de chef de groupe de divers espions. Elles ont été réaffectées à d’autres personnes et il est resté en dehors du réseau jusqu’en 1946 au moins.

– Cinquièmement, après février 1945, Ruth Greenglass a donné des «mots de passe matériels et verbaux» à un agent soviétique avant de partir pour Albuquerque rejoindre son mari.

– Sixièmement, en juin 1945, Harry Gold est arrivé à Albuquerque pour recueillir des informations auprès de David Greenglass. Le code d’identification n’était probablement pas “Je viens de la part de Julius ».

– Septièmement, en septembre 1945, David Greenglass a rencontré Yatskov et ils ont organisé la réunion du 21 décembre. David Greenglass n’a donné aucun schéma à Yatskov. La réunion d’espionnage décrite au procès dans l’appartement des Rosenberg avec tous les quatre (Julius, Ethel, David et Ruth) n’a jamais eu lieu.

Finalement, le fameux schéma avec le matériel descriptif qui représentait en fin de compte le témoignage soi-disant explosif du “secret de la bombe atomique” au procès (y compris la pièce numéro 8), est arrivé à Moscou le 27 décembre 1945. Cela correspond à un échange du 21 décembre et non pas en septembre comme le témoigne Greenglass au procès.

Ainsi, l’accusation du procureur selon laquelle les Rosenberg avaient volé le secret de la bombe atomique « à travers David Greenglass » était fausse, même si les informations scientifiques contenues dans la pièce numéro 8 et le matériel descriptif qui l’accompagnait étaient utiles au programme de bombe soviétique. Julius Rosenberg, le prétendu «espion atomique» n’était en fait absolument pas un espion atomique.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article