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JRCF

Contre l’écologisme

  De quoi Nicolas Hulot en France, Jill Stein aux Etats-Unis ou Alexander Van Der Bellen en Autriche sont-ils le nom, qu’ont-ils en commun ? Un courant politique aux contours flous, contre lequel nous formulons ici une critique: l’écologisme.

 

Première tendance de l’écologisme: le consommateur-citoyen et ses illusions

 

   Mettons en lumière la première tendance de l’écologisme, à savoir un hyper-individualisme tout ce qu’il y a de plus “libéral”.

   Cette idéologie prend sa source, comme l’ensemble de l’écologie politique, dans une tendance historique et naturelle on ne peut plus problématique, ce que le PRCF appelle l’exterminisme, stade suprême de l’impérialisme capitaliste. L’Homme est une créature vivante, partie intégrante d’une biosphère en constante transformation - cela avec ou sans intervention humaine -, qu'il transforme, et qui le transforme à son tour. Or le mode de production capitaliste a dans ses conséquences, de par la course au profit organisée par une minorité possédante, de par l’impossibilité de mener un débat de société sur l’utilité de telle ou telle production, de par la désorganisation générale de l’économie dûe à la concurrence sur le “libre marché”, des effets apocalyptiques sur la biosphère. L’exterminisme porte bien son nom, car si nous ne changeons pas de mode de production dans un sens qui permette de produire raisonnablement, démocratiquement, en accord avec les données scientifiques de notre temps et non seulement avec la volonté de profit d’une minorité, nous allons potentiellement transformer la planète bleue en un désert parfaitement stérile comparable à Mars ou Vénus.

   Une fois ce rappel effectué, on a une base matérielle sur laquelle se construit l’édifice idéologique de nos amis écolos. Ils sont conscients de la catastrophe potentielle, et ils ont peur, très peur. Alors pour ne pas rester tétanisés, ils cherchent l’action. L’action à tout prix, l’action sans fondement théorique, immédiate, à la portée de l’individu seul, sans passer par une théorie adéquate permettant une véritable stratégie d'action collective. Donc face à une vérité scientifique de plus en plus criante, ces écologistes-là raisonnent avec les fondements idéologiques que leur donne le capital, et ils se piquent de sauver le monde par l’addition quantitative de petites actions individuelles, dont l’avatar parfait est la consommation éthique.

   Manger “bio” (alors que des études montrent que le taux de pesticides est le même quel que soit le label ou non-label), s’habiller “équitable”, traquer les étiquettes vertes, devenir végan, voilà ce que peut entreprendre l’individu écologiste qui veut sauver le monde. Dites-lui que les pays émergents ne rêvent que de manger plus de viande, question de statut social autant que de protéines, dites-lui que les Japonais ont pris 15 centimètres d’augmentation de leur taille moyenne au cours du XXème siècle suite à l’amélioration de la qualité de leur régime alimentaire : il vous répondra que tout cela est superflu. Il ne saura faire autrement que de s’enfermer dans une posture moralisatrice, totalement ignorante de la tendance inéluctable des hommes à améliorer leurs conditions matérielles de vie, ignorante de ce que les sciences donnent comme résultats. Une telle position est essentiellement religieuse, elle soutient qu’une morale universelle de la consommation peut s’appliquer partout en même temps, comme si aucun déterminant anthropologique n’entrait en compte. L’individu écologiste se soucie peu du fait que consommer bio coûte trop cher pour les classes populaires les plus précarisées, il ignore le fait que les classes émergentes du monde entier n’ont aucune raison de vouloir se priver de consommer des protéines qui les fortifient physiquement - protéines disponibles au plus bas coût dans la viande industrielle nourrie aux hormones de croissance. Peu importe également que le problème soit un problème de production avant que d’être un problème de consommation. La démonstration est pourtant élémentaire : la production survient logiquement et effectivement avant la consommation. Le problème est celui d’un mode de production ? Pas pour l’individu écologiste. Pour lui c’est une question de volonté, une question de rapport subjectif à la “planète”.

   Une telle position est religieuse parce qu’elle est un messianisme moral, une posture privilégiée de celui qui peut se payer de la laine équitable, contre l’impie pollueur qui ose s’habiller chez Kiabi. Elle est la volonté d’imposer des normes de comportement correspondant à une classe éduquée à l’écologie, économiquement favorisée (plutôt petite-bourgeoise) à des milieux populaires qui doivent déjà se serrer la ceinture plus qu’il n’est acceptable pour la dignité humaine, des couches sociales qui souhaiteraient sans doute être écolos s’ils en avaient le temps et les moyens. Elle est une religiosité car elle effectue un lien sans médiation politique entre l’individu - ou l’Homme comme entité abstraite - et la nature, ou la planète, entités tout autant métaphysiques et abstraites. L’écologisme de l’action individuelle est cette médiation qui n’en est pas une entre deux entités, l’une divinisée (la nature, la planète), l’autre répudiée (l’Homme, la civilisation), car pour qu’il y ait médiation efficiente il faut qu’il y ait politique. Or l’idéologie écologiste de base prend des individus atomisés, pollueurs imbéciles capables tout au plus de consommer mieux, incapables d’entrer dans un rapport politique avec autrui pour parvenir à une transformation qualitative du rapport à la nature. Elle ignore le fait que le rapport à la nature est inséparable d’un rapport à l’Homme, d’un rapport par lequel l’Homme se rend maître et possesseur de la nature car c’est là le seul moyen qu’il a d’assurer à ses enfants une existence meilleure que la sienne.

   Pareilles déclinaisons de la lutte des classes se trouvent à tous les niveaux de l’écologisme - même pas encore de l’écologisme politique - comme lorsqu’on fustige les automobilistes du haut de son vélo, en ignorant le fait que l’on a le privilège de vivre en centre-ville alors que l’ouvrier se voit relégué en périphérie ou dans les campagnes en voie de désertification.

   Les contradictions de cet écologisme hyper-individualiste qui fait reposer sur l’acte de consommation d’une minorité “bobo” le destin du monde sont aujourd’hui en mesure d’être dépassées, pour le meilleur comme pour le pire. C’est l’avènement depuis une quarantaine d’années de l’écologisme politique contre l’écologie réelle, que nous ne traiterons pas ici car d’autres Marxistes en font des exposés bien plus conséquents et documentés qu’un simple article journalistique, voir par exemple les travaux de Guillaume Suing. Nous allons plutôt traiter ici du pire, à savoir la traduction politique de l’écologisme idéologique individualiste que nous conspuons.

Deuxième tendance: l’écologisme politique philistin

 

   Au fur et à mesure que les initiatives individualistes n’en finissent pas de ne rien changer, il devient de plus en plus clair que le fond du problème est bien politique, et que l’on ne résoudra rien avec des individus atomisés achetant du boulgour bio dans leur coin. Se développe alors sur des bases de gauche un écologisme politique ayant au mieux pour unique base scientifique quelques considérations de l’écologie scientifique, science de la nature. On pourrait croire que cette tendance politique est ce qui fait défaut à l’écologisme pour qu’il porte ses fruits et sauve le monde, mais nous allons voir qu’elle n’en est que le prolongement et qu’elle se heurte aux mêmes inconséquences, avec toutefois des résultats potentiels bien plus terrifiants.

   Pour illustrer la pénétration de l’idéologie écologiste dans le domaine de l’action politique, nous allons prendre l’exemple d’un café-débat organisé par Agir Alternatif (une association de l’Institut d’Etudes Politiques (SciencesPo) de Grenoble) le 25 Octobre dernier, avec comme intitulé : liberté et changement climatique. Voyons ce que dit le descriptif de l’événement :

   Viens échanger sur le sujet : Libertés et changement climatique ⛔�

   ➡ Faut-il mettre en place des règles plus strictes pour l’écologie au détriment des libertés individuelles?

   ➡La responsabilisation individuelle suffit pour provoquer le changement?

  ➡Comment s’assurer que les normes écologiques et leur mise en application n’entrent pas en contradiction avec la liberté de choisir son mode de vie ?

   Des règles plus strictes seraient à mettre en place pour l’écologie : difficile de désapprouver une telle proposition. On peut par exemple penser imposer autant que possible la permaculture dans le domaine agricole, afin de mettre un frein à la logique actuelle qui dérègle le fonctionnement des sols à coup d’intrants artificiels dévastateurs à long terme. Il s’agit là d’une chose faisable, qui nécessite une volonté politique armée d’un appareil d’Etat pour imposer la transformation des pratiques agricoles avant qu’il ne soit trop tard. Autre exemple possible : nationaliser la grande distribution et imposer le remplacement des emballages jetables en plastique par un système d’emballages standardisés et réutilisables couplés à un mode de distribution des produits en vrac. Encore une fois, une illustration de ce que tout communiste a retenu de Marx : l’humanité ne se pose que des problèmes qu’elle peut résoudre. Et maintenant l’ignominie : “au détriment des libertés individuelles”. Permettre à tous de manger sans menacer la survie de l’humanité, ce serait réduire les libertés individuelles ? Ne serait-ce pas plutôt les augmenter ? Mais quelle conception de la liberté nos amis ont-ils là ? Une conception toute bourgeoise, assurément, qui veut que la liberté soit celle de polluer autant que l’on souhaite. Passée cette inconséquence théorique, cette preuve flagrante qu’à Sciences Po on se fait une idée infantile de la liberté, on peut prendre peur, car une fois qu’est passée dans les esprits l’idée que l’on peut sacrifier la liberté à l’écologie, tout devient possible. Et le capital de se frotter les mains, puisqu’il a désormais tous les moyens de justifier des politiques ultra-autoritaires restreignant le pouvoir d’achat des travailleurs : puisqu’on vous dit que c’est pour la planète !

   Passons au deuxième point: la responsabilité individuelle suffit pour provoquer le changement ? Alors qu’à cette question les Marxistes répondent d’emblée qu’il s’agit d’une manière stupidement libérale et parfaitement inconséquente de voir le monde, nos jeunes “élites” - et néanmoins possibles alliés politiques de circonstance face aux menaces les plus réactionnaires - trahissent leur fond idéologique, qui est celui énoncé en première partie de cet article. En effet, ils parviennent encore à se poser la question, c’est donc qu’ils ont un doute, qu’ils se demandent encore si la politique est plus qu’un supplément, que l’on emploiera au gré de nos fantaisies “vertes”. Philistinisme absolu, méconnaissance totale de ce qu’est l’Homme, cet animal politique. On voit ici clairement la continuité et non pas la rupture entre deux écologismes, l’un totalement soumis aux causes libérales, l’autre se disant volontiers “anticapitaliste”, comme se prétend par exemple le parti de Jill Stein.

   Troisième point enfin, comment s’assurer que les normes écologiques et leur mise en application n’entrent pas en contradiction avec la liberté de choisir son mode de vie ? Encore une fois, ils se fourvoient à penser que la liberté consiste à pouvoir choisir son “mode de vie”, à consommer “librement”, à agir sans contrainte. La liberté n’est pas cela, elle est la la capacité de se soumettre volontairement à la contrainte que l’on s’est choisie par l’exercice de sa raison. Aussi l’opposition entre liberté et norme écologique est-elle un non-sens absolu.

   Il y a fort à craindre de cette écologie-là débarrassée de la lutte des classes. Elle répudie jusqu’à la volonté d’être libre. Elle promeut une dictature écologique - j’ai véritablement entendu l’expression prononcée sur le ton le plus sérieux du monde par des étudiants de SciencesPo - sans dialectiser les rapports entre dictature et démocratie, ce que la dictature de prolétariat permet. De dialectique, ce mouvement individualisto-politique en est bien incapable. Dans le meilleur des cas il voit l’Homme comme partie de la biosphère, au pire comme ennemi essentiel de la nature divinisée, immuable en sa sagesse absolue. Impossible alors de concevoir l’Homme dans une nature autrement que dans un rapport de sujétion. C’est là un “retour à la Terre” qui ne consiste même pas à retourner à l’essentiel, mais à créer de toutes pièces une essence dans laquelle l’Homme doit s’abandonner, l’essence de la nature. Nous voyons donc qu’écologisme individualiste et politique opèrent sur une même base métaphysique, consistant fondamentalement en un non-dit des rapports humains surdéterminant les rapports à la nature et en une vision métaphysique de la nature comme de l’histoire. Pas de progrès - surtout pas de progrès matériel - pas de démocratie, pas de liberté, seule la “planète” compte alors. Tout le reste n’est qu’artifice polluant.

   En tant que communistes il est de notre devoir de militants et de théoriciens de combattre partout où elles se présentent ces conceptions écologistes qui prennent un côté de plus en plus dangereusement réactionnaire. Pour une écologie réelle, une écologie de la lutte des classes, une écologie qui s’en prend aux grands pollueurs que sont les groupes capitalistes, une écologie réelle du progrès technique mis au service d’une vie meilleur pour tous, dans un esprit d’égalité démocratique, nous avons encore un grand travail à accomplir, encore bien des consciences à éveiller aux dangers que représentent les idéologies écologistes. Puisse cet article servir de point de départ à quelques réflexions et critiques scientifiques.

 

Thibaud-JRCF

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