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JRCF

Luttes de classes, émancipation nationale et politiques territoriales (1/2)

Par , auteur notamment de Lumières communes (Delga 2016) et du Nouveau défi léniniste (Delga, 2017)

17 juin 2018

Rectifiant sur ce point Newton, qui faisait de l’espace et du temps des invariants indifférents aux corps physiques et à leur mouvement, Einstein a montré au début du 20ème siècle que la mesure de l’espace-temps est objectivement relative à celle du mouvement des corps (Relativité restreinte). Liant ensuite organiquement l’espace à la masse des corps et repensant de fond en comble le concept newtonien d’attraction universelle, l’inventeur de la Relativité générale a ensuite établi que l’organisation géométrique de l’univers est relative à la répartition des masses qui s’y trouvent, ce qui ouvre à une conception dynamique de l’histoire cosmique. Ce faisant, Einstein a mis fin à la confusion courante entre relativité objective (celle-ci est un mode de fonctionnement matériellement déterminé de la nature) et relativisme(l’idée platement subjectiviste qu’il n’y a pas de vérité universelle vu que chacun voit midi à sa porte). La Relativité constitue ainsi une avancée dia-matérialiste majeure dans le domaine des sciences cosmo-physiques puisque désormais, on ne peut plus penser séparément « la matière », « l’espace » et « le temps » comme c’était possible avant Einstein[2] : comme l’a proposé le physicien Gilles Cohen-Tannoudji, la physique fondamentale traite plutôt désormais de la « matière-espace-temps ». Ainsi le monde matériel ne saurait-il être pensé séparément de sa configuration spatiale et de son devenir temporel, et symétriquement, le temps et l’espace ne peuvent plus être posés par les physiciens a priori, « métaphysiquement » comme eût dit Engels ; c’est ce qu’atteste l’histoire de la cosmologie moderne, des anticipations fulgurantes de Georges Lemaître, le vrai père de la cosmogonie moderne, aux actuels travaux de topologie cosmique illustrés notamment par Jean-Pierre Luminet.

Or, malgré les efforts pionniers de Lénine[3] et d’autres analystes marxistes, cette révolution einsteinienne du mode de penser est loin d’avoir vraiment touché la pensée politique et géopolitique. Pour preuve l’illusion alter-européiste, cette variante régionale de l’alter-mondialisme qui prétend transformer « l’Europe » au profit des « populaires »[4] tout en respectant religieusement les limites et le cadre institutionnel de l’Union européenne[5]. Ou qui s’imagine modifier « la » mondialisation capitaliste du dedans comme s’il existait « un » monde politique unique, indifférent à son utilisation capitaliste ou socialiste et indépendamment des configurations  mouvantes et contradictoires que dessine notamment l’actuel mixte étatsunien de protectionnisme agressif et de libre-échangisme débridé. La plupart des tenants de cette approche proprement métaphysique de la géopolitique refusent également de remettre en cause le découpage de la France en euro-régions à l’allemande ou en super-métropoles » dévorantes (Grand Paris, Grand Lyon…) et prétendent investir tel quel ce cadre territorial et institutionnel hautement toxique pour mener à bien le changement progressiste qu’ils promettent. Il s’agit là en somme, sur le terrain politique et géopolitique, d’une illusion de type newtonien, plus exactement, de type métaphysique au sens que Newton lui-même[6], Hegel puis Engels donnèrent tour à ce qualificatif (en l’opposant au mode de penser dialectique) : le fourvoiement méthodologique principal que comporte ce mode de penser est alors de détacher arbitrairement la territorialité institutionnelle du contenu de classe politique en rabattant, ou plutôt, en croyant rabattre, de manière inconsciemment naturaliste, la géographie humaine sur la géographie physique[7]. Or, de même que les dynamiques cosmo-physiques ne fonctionnent pas indépendamment de leurs cadres géométriques et spatio-temporels, lesquels sont en retour modifiés, voire bouleversés par les dynamiques matérielles qui les reconfigurent sans cesse, de même les dynamiques géopolitiques ne fonctionnent-elles pas dans l’abstrait, indépendamment des cadres territoriaux qui les conditionnent (ou qui les brisent !) et qu’en retour, elles modifient, voire qu’elles bouleversent[8]. Bref, c’est faire injure à la géographie humaine, souvent travestie en pure et simple géographie « physique », que de prétendre concevoir les processus historiques comme autant d’habillages successifs des mêmes territorialités successivement dévolues à l’alternance des souverainetés politiques (nationales et/ou de classes). Et sur le plan pratico-politique, c’est mener les classes populaires à la déroute que de leur faire croire que l’on peut « réorienter l’Europe dans un sens progressiste » dans le cadre territorial et institutionnel hautement précontraint de l’UE en marche vers ce que le MEDEF, qui appelle cet « élargissement » de ses vœux, nomme l’ « Union transatlantique » (« CETA », « TAFTA », montée en gamme et en puissance de l’OTAN, etc.).

Si, pour résumer notre thèse, la territorialité institutionnelle n’est pas politiquement neutre et indifférente aux orientations politiques de classes, il s’ensuit que, pour donner de l’air à l’éventuel changement anticapitaliste, il faut changer d’aire sur les plans territorial et institutionnel ; et cela imposerait à une future France Franchement Insoumise(FFI) de rompre sans ambages avec l’euro-UE-OTAN en repensant théoriquement et en déplaçant pratiquement les bornes de la future territorialité du changement révolutionnaire à venir, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’Hexagone. En conséquence, donner de l’air à la France, changer d’ère en Europe, rompre le cycle contre-révolutionnaire qui domine la planète et l’Europe depuis les années quatre-vingts, tout imposera tôt ou tard de changer d’aire sur le plan politico-territorial.

I –Lénine, penseur et praticien de la territorialité (contre-)révolutionnaire

« En régime capitaliste, les Etats-Unis d’Europe ne peuvent être qu’utopiques ou réactionnaires » (Lénine)

Il est stimulant pour commencer de mettre en parallèle deux champs de réflexion de Lénine, ce subtil penseur et praticien des dialectiques de la nature, de l’histoire et de la connaissance. En 1908, pour contrer le nouvel idéalisme épistémologique et le révisionnisme idéologique que suscitait la révolution en cours des sciences physiques, Lénine s’intéressa de près aux mutations scientifiques de la physique et c’est à cette fin qu’il publia son livre  et empiriocriticisme. A l’encontre de certains physiciens d’alors (Ostwald, Mach, Poincaré) que tentaient l’immatérialisme et l’idéalisme, Lénine établit que « l’électron est aussi inépuisable que l’atome » et que la physique moderne n’invalide pas le matérialisme : elle circonscrit le matérialisme mécaniste classique et s’ouvre à des formes nouvelles de conceptualisation dia-matérialiste. Bref, comme le disait déjà Engels, « à chaque découverte faisant époque, le matérialisme doit changer de forme ». Matérialisme et empiriocriticisme souligne aussi les liens dia-matérialistes du temps, de l’espace et de la matière en combattant l’approche métaphysique et isolationniste de ces catégories dont il dessine une approche plus large et plus dynamique. Puisqu’ « il n’existe pas plus de mouvement sans matière qu’il n’existe de matière sans mouvement » (Engels), puisque l’espace et le temps sont des dimensions du changement matériel et non des êtres séparés, la matière ne doit pas se concevoir comme une masse inerte et amorphe que Dieu inscrirait a posteriori dans le cadre cristallin de l’espace et du temps ; foin des abstractions métaphysiques, il faut penser dialectiquement, dynamiquement, concrètement, les dialectiques spatio-temporelles de l’univers matériel en mouvement. Bref, comme le dira par ailleurs le fondateur de l’Internationale communiste, « la vérité est toujours concrète ».

Quelques années plus tard, alors que la première guerre impérialiste mondiale de 1914-18 fait rage, Lénine se heurte à Trotski et aux théoriciens de la Deuxième Internationale qui s’imaginent tenir en respect l’impérialisme et marcher vers la paix mondiale en substituant à l’Europe des Etats-nations impérialistes des « Etats-Unis d’Europe », voire, pour gauchir le propos, des « Etats-Unis socialistes d’Europe ». En réalité, montre Lénine, l’impérialisme ne peut pas s’unifier durablement car il est, entre autres, régi par la loi du développement inégal, du repartage périodique et violent du monde en mouvantes sphères d’influence inséparables de l’exportation massive des capitaux qui forme le cœur du capitalisme-impérialisme ; si bien que le prétendu « nouveau » stade impérialiste absolutisé de l « hyper-impérialisme », que célébraient alors à divers degrés Kautsky et Hilferding[9] est en réalité sapé et ébranlé en longue période par les violentes rivalités inter-impérialistes qui poussent aux affrontements guerriers, les « paix » impérialistes (Pax britannica, Pax germanica, Pax americana…) ne pouvant être que des parenthèses dans l’histoire structurellement belliqueuse de l’impérialisme : ses tendances lourdes le conduisant en effet nécessairement, soit à des chocs guerriers inter-impérialistes, soit à des ententes précaires entre pays impérialistes rivaux pour attaquer ensemble (avant de se diviser à nouveau…) des pays ou des blocs de pays plus faibles, dominés ou carrément (re-) colonisés. Plus encore, montre Lénine, les analyses teintées d’ « hyper-impérialisme » de Trotski et des autres théoriciens menchevisants issus de la Deuxième Internationale manquent la possibilité de la révolution prolétarienne dans le cadre d’un seul pays ou d’un seul groupe de pays, tendance dont la nécessité s’inscrit en creux dans le développement inégal du capitalisme-impérialisme et des puissances rivales qui le pilotent C’est cette thèse léniniste qu’exploitera à bon droit le Parti bolchévique quand Trotski sera mis en minorité par Staline, Zinoviev, Kamenev et Boukharine au mitan des années vingt ; il sera alors devenu clair que, la vague révolutionnaire consécutive à l’Octobre russe ayant provisoirement reflué en Allemagne, en Hongrie et en Italie, la construction du socialisme peut s’enclencher dans un seul pays sans attendre qu’éclate une révolution mondiale et simultanée[10]. C’est d’ailleurs dans la foulée de ces analyses, que Lénine exprimera l’idée stratégique qu’ « une chaîne vaut ce que vaut son maillon le plus faible », d’où sortira l’idée juste que la Russie est le maillon faible où viendront se rompre les contradictions inter-impérialistes exacerbées par la guerre mondiale et par les défaites militaires à répétition subies par l’armée tsariste.

Qui ne voit alors les conséquences méthodologiques qui s’ensuivent pour repenser et reconfigurer la  spatio-temporalité de la transition révolutionnaire du capitalisme-impérialisme au socialisme-communisme ? De même qu’Einstein avait radicalement déconstruit le concept newtonien de « temps universel » et de « simultanéité absolue des évènements physiques », de même Lénine va-t-il repenser radicalement la temporalité du processus révolutionnaire : il ne faut guère s’attendre à une révolution mondiale et simultanée affectant à la fois « tous les pays dominants » (comme l’espérait à raison Marx dans les circonstances passagères du primo-capitalisme industriel) ; à l’époque de l’impérialisme, il faut plutôt concevoir le bouleversement révolutionnaire comme une sorte de révolution en chaîne avec des effets cumulés d’anticipation ou de retardement qui comportent le risque d’importants différés historiques[11]. La spatialité aussi doit être repensée : car au lieu d’attendre paresseusement qu’éclate subitement ou simultanément une révolution continentale ou mondiale[12], le contenu de classe anticapitaliste (centre) et anti-impérialiste (périphéries) des révolutions à venir impose de repenser les espaces géopolitiques, les rythmiques temporelles et leurs incessantes compositions à partir des deux affrontements majeurs de l’époque impérialiste, la contradiction capital/travail redoublée de l’antagonisme entre centres impérialistes et peuples périphériques exploités. Par ex., l’Empire russe repris tel quel dans ses frontières de 1914 ne saurait se concevoir tel quel comme l’espace de la Révolution prolétarienne russe à venir : le futur pouvoir des Soviets sera tenu en effet, pour ne pas dégénérer lui-même en pouvoir néo-impérialiste à la Kerenski, devra conférer aux nationalités périphériques opprimées par le tsar le droit de se séparer de la Russie, un droit dont profiteront aussitôt la Finlande ou la Pologne après Octobre 1917 : et c’est, dès avant Octobre qu’éclata la polémique qui opposa Lénine à Rosa Luxemburg à propos du Droit des nations à disposer d’elles-mêmes et du devoir qui en découle pour tout révolutionnaire russe ou polonais d’exiger le droit pour la Pologne de former un Etat indépendant des Empires russe, autrichien et allemand. Certes, après la révolution soviétique, les nouvelles républiques soviétiques se fédèreront sous l’égide de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (sans mention du mot « Russie », observons-le) ; mais cette semi-reconstitution de l’ancien territoire dévolu à l’Empire tsariste aura eu pour préalable le démantèlement de la spatialité impériale, le départ définitif de certaines de ses parties (Finlande, Pologne…) et la constitution formellement séparée des républiques caucasiennes, asiatiques, etc., la Russie soviétique n’étant qu’une partie, sciemment affaiblie politiquement par rapport à l’ensemble soviétique, de la nouvelle Fédération socialiste.

On pourrait raffiner cette analyse un peu trop rapide, mais l’essentiel ne s’en dégage pas moins sur les plans principiel et méthodologique : il n’existe pas d’espaces géographiques pré-dessiné (ou pré-destiné…) pour les révolutions, qu’il s’agisse de « la Russie » ou de « l’Europe »[13]. C’est le contenu matériel – en l’occurrence, le contenu de classe, ou du moins le contenu anti-impérialiste, qui décide en dernière instance de son dimensionnement spatial et de son rythme temporel : en fonction de leurs contenus de classe et du déplacement des territoires qui servent successivement d’épicentres aux bouleversements historiques, les redécoupages spatiaux et les rythmiques temporelles se combinent et se succèdent… Si bien que toute (contre-)révolution « faisant époque », comme eût si bien dit Engels, implique, au sens quasi physico-géométrique du mot, une remise en cause du cadrage territorial et, au sens quasi-physique du mot, un « redimensionnement » politique des espaces et des temporalités des batailles (contre-)révolutionnaires.

II – La preuve par la contre-révolution à l’Est

Les alter-européistes qui promettent de transmuer l’UE, dominée par un mixte conflictuel détonnant d’atlantisme et d’ordo-libéralisme berlinois, en une souriante Europe sociale insoumise à l’Axe Berlin-Washington, devraient examiner ce qui s’est produit sur les plans institutionnel et territorial en URSS et en Europe de l’Est entre 1989 et 1991. Liquidateur affiché du communisme et anti-bolchevik revendiqué, Gorbatchev s’imaginait pouvoir présider en longue période une Fédération de républiques soviétiques campant dans les frontières de l’URSS et menant une politique social-démocrate arrimée à l’Europe capitaliste, avant tout à l’Allemagne « réunifiée ». Dans cet esprit, le président soviétique refusait – et a même durement réprimé – la volonté séparatiste des républiques soviétiques de la Baltique (Lituanie, Estonie, Lettonie). Cette vue géopolitiquement et territorialement naïve du point de vue impérialiste et contre-révolutionnaire, Gorbatchev la paiera de son humiliante éviction par Boris Eltsine : en contre-révolutionnaire conséquent, et donc, en vassal servile de Washington dont la tutelle lui était indispensable pour vaincre les communistes soviétique, Eltsine a compris qu’il lui faudrait piétiner les résultats du référendum de 1990 (à l’occasion duquel les citoyens soviétiques avaient voté à 76% pour le maintien de la Fédération des républiques soviétiques) ; en effet, la restauration « Jusqu’au bout »[14] du capitalisme en Russie avait pour préalable territorial l’éclatement intégral du camp socialiste européen, la réunification allemande et l’explosion du cadre territorial soviétique. C’est pourquoi, Eltsine et ses très « démocrates » parrains occidentaux ont bafoué sans vergogne le vote souverain des Soviétiques en provoquant un véritable coup d’Etat institutionnel : président contre-révolutionnaire de la Fédération de Russie, Eltsine a d’abord fait voter par le parlement russe un acte établissant la suprématie de la Russie souveraine sur les lois soviétiques : Gorbatchev restant passif, son rival moscovite a donc provoqué le dynamitage de l’URSS par la nouvelle Russie souverainiste, aile marchante de la restauration capitaliste[15] dans l’espace soviétique en voie d’éclatement. Puis, avec la complicité des présidents anticommunistes de l’Ukraine, de la Biélorussie et du Kazakhstan, et en ignorant… souverainement l’avis des onze autres républiques soviétiques, Eltsine (fortement « conseillé » par Washington…) a déclaré unilatéralement et anticonstitutionnellement la Fédération soviétique forclose. Il a ainsi balayé d’un coup l’héritage territorial, institutionnel et militaire de l’ex-Union socialiste des républiques.

Certes, par la suite, le dirigeant contre-révolutionnaire et oligarchique qui a succédé à Eltsine, Vladimir Poutine, a rétabli un semblant d’unité territoriale panrusse en relançant la Confédération des Etats Indépendants, puis en créant l’Union eurasienne. Mais outre que cette restauration territoriale était fort éloignée de celle sur laquelle la ci-devant URSS avait autorité, outre que son contenu de classe était foncièrement opposé à ce que représentait le régime ouvrier et paysan (fût-il largement décomposé) issu d’Octobre 1917, force est de constater que pour accomplir la contre-révolution et restaurer pleinement le pouvoir politique de la bourgeoisie, les rapports de production capitalistes et l’arrimage de la Russie postcommuniste à la re-mondialisation en cours du capitalisme-impérialisme, les contre-révolutionnaires russes faisant leur soumission aux impérialistes étatsuniens et allemands ont d’abord dû faire sauter le cadre territorial formé par l’URSS et par les pays européens du Pacte de Varsovie[16]. Et le prélude germanique à cette totale reconfiguration territoriale fut la liquidation de la RDA (par l’adhésion pure et simple, et non simultanée, des « nouveaux Länder » de l’Est à la nouvelle « République de Berlin ») et en combinant leurs efforts pour renverser Nicolae Ceausescu par la violence armée. 

Déjà la tentative paneuropéenne de Restauration monarcho-féodale qui résulta de la défaite de Napoléon Bonaparte et de la mise en place du Traité de Vienne avait redessiné de fond en combles la carte de l’Europe héritée de la Révolution française, du Directoire et de l’Empire napoléonien. En France même, la Révolution bourgeoise n’avait pas pu triompher sans bouleverser à l’interne la territorialité issue de l’Ancien Régime : de Versailles, le pouvoir revint à Paris, que le pouvoir royal avait fui après les troubles de la Fronde (et notamment, de la « Fronde du peuple ») ; les jacobins abolirent les « ci-devant provinces » pour faire place à la « République une et indivisible » et aux communes autonomes voulues par les Jacobins, que complétaient l’institution du département[17], l’Etat national unifié, officiellement francophone et détaché de la tutelle catholique, n’appliquant plus désormais qu’une seule loi sur tout son territoire. De tels bouleversements territoriaux, tantôt révolutionnaires[18], tantôt contre-révolutionnaires (qui peut douter qu’un renversement du PC chinois n’aboutisse à un éclatement territorial : Grand Tibet, sécession ouïgoure, etc.). Qui ne voit par ailleurs que l’effort de Cuba socialiste et du Venezuela bolivarien pour échapper au broyeur étatsunien ne pouvait pas passer par la territorialité archi-impérialiste de l’Organisation des Etats Américains (O.E.A.), dominée par Washington, pas davantage par le Mercosur ou par l’ALENA libre-échangiste, et qu’il lui a fallu au contraire dessiner un cadre territorial plus propice aux  changements, celui qu’a dessiné l’ALBA (Alternative Bolivarienne des Amériques) sous l’égide du Cubain Fidel Castro, du Vénézuélien Hugo Chavez et du Bolivien Evo Morales.

Sur un pan plus général, comment ne pas évoquer l’Antiquité romaine quand on veut étudier la dialectique des mutations politiques et des redéploiements territoriaux ? Ainsi l’expansion territoriale de la République menait-elle nécessairement à l’Empire, et pour finir, à la paradoxale destitution de Rome du rang de capitale politique de l’Empire « romain » (notamment à l’époque de la Tétrarchie). Preuve a contrario de ces dialectiques géopolitiques puissantes, le démantèlement de l’Empire et l’émergence des royaumes germano-barbares ont nécessairement accompagné le passage du mode de production esclavagiste au mode de production féodal. De même l’émergence tardive du St-Empire « romain » germanique hérité de la Carolingie franque s’est d’ailleurs s’est-elle opérée sur des bases territoriales nouvelles ouvrant l’épisode médiéval des oppositions entre l’Empereur allemand et la Papauté italienne.

Bref, l’actuelle prétention naïve de l’alter-européisme à, si je puis dire, retourner l’UE comme une crêpe pour passer subrepticement, par ex. au moyen des élections au parlement européen, d’une Europe néolibérale, atlantique, flirtant avec des gouvernements fascistes, criminalisant les partis communistes et interdisant la grève en Grèce, à une « autre Europe » bien gentille, sociale-pacifique-écologique-démocratique-et-féministe, ne heurte pas seulement ladialectique matérialiste de la forme et du contenu, de la géographie et de l’histoire, elle contredit frontalement toute l’expérience historique récente ou ancienne.

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