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Loïc Chaigneau : Surdoué, douance, Zèbre : Le nouveau cache-sexe du racisme de l’intelligence. (1)

Nous publions ici une contribution de notre camarade Loïc Chaigneau sur les fameux surdoués. Afin de rendre la lecture plus facile, nous le publions en trois parties, publié dans la semaine.

 

Avertissement, suite aux premières lectures :

 

  - Cet article ne nie en rien l’existence d’une possibilité pour certaines personnes de développer des aptitudes, notamment psychique et intellectuelle, supérieure à la moyenne. Seulement, au travers de celui-ci l’analyse tend à essayer d’en comprendre les mécanismes et à comprendre comment un phénomène de mode psychologique trahis des intérêts a priori ignorés. Le but au travers de cette compréhension est aussi de replacer ce phénomène dans ce qui le constitue et donc d’expliquer qu’il ne s’agît en rien d’un « don » ou d’un miracle métaphysique, sous prétexte qu’on ignorerait les causes possibles de ce développement psychique.  Enfin, cela vise avant tout à se défaire des tentatives idéologiques de naturalisation qui laisse croire que les choses sont naturellement ainsi et que toute action humaine est vaine.


- De même, il n’est absolument pas question de prétendre que ces aptitudes psychiques ne peuvent apparaître que dans les classes dominantes. D’ailleurs à ce propos, nous vous invitons à vous référer à la dernière partie de cet article.

 

- IL ne s’agît pas non plus de minimiser l’impact psychologique qu’une différence peut occasionner chez certaines personnes, mais là-encore d’essayer d’en comprendre les causes sociales et historiques qui y conduisent.


-Enfin, je ne m’élève pas contre les diagnostiqués, et encore moins contre les familles qui cherchent à juste titre des réponses, mais contre une pratique invasive et trop sûre d’elle-même.
Le propos tient sa cohérence par son ensemble et non dans le déficelage malveillant d’une partie de celui-ci.

 

 

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  S’il y a bien un phénomène grandissant auquel nous assistons actuellement en terme d’abus psychologique, c’est celui qui consiste à désigner certains enfants et adultes comme « surdoués », « précoces » ou bien encore « zèbres ». Derrière un raisonnement qui se veut rigoureusement scientifique nous retrouvons pourtant quelque chose qui, en plus d’être un caractère historique logique, se révèle comme le cache-sexe d’un processus de classification qui ne dit pas son nom.

  Chacun y va donc de son questionnement quant à savoir si son enfant est plus ou moins ceci ou cela : s’il échoue à l’école c’est probablement parce qu’il est surdoué et incompris, ou tout simplement en « réussite différée » comme nous l’enseignent les nouveaux manuels de pédagogie. A contrario, s’il réussit trop bien, par rapport à ses camarades, c’est sans doutes aussi parce qu’il est touché par la grâce de la douance.

Aussi, nous pourrions considérer cela comme un processus métaphysique, une nouvelle grâce qui toucherait quelques individus bénis des dieux. En somme ce serait tel un don, une mystique dont on rêve les effets à défaut de comprendre les causes.

  L’approche  psychologique a le mérite de prendre en considération le désarroi et parfois même l’angoisse de certains individus, pris au piège par leur différence. Néanmoins, il semble nécessaire de venir contrebalancer une explication  qui sert les intérêts des classes dominantes et tente sous couvert de scientificité d’écarter certains individus, de certains milieux, sous prétexte que la nature les aurait moins bien doté que leur voisin. En somme, la mode des enfants précoces, des adultes surdoués et de la douance, ne saurait taire ses relents naturalistes voire surnaturalistes. Pourtant, les recherches scientifiques et philosophiques ayant relancé les débats sur l’inné et l’acquis tendent de plus en plus à montrer ce que Leontiev écrivait déjà en 1976, à savoir que « les propriétés biologiquement héritées de l’homme ne déterminent pas ses aptitudes psychiques ».

 

  1. Douance, haut potentiel, précocité : des concepts flous.

 

  Le philosophe et enseignant Dominique Pagani remarquait l’analogie suivante entre un concept et une culotte : à savoir que l’un et l’autre se caractérisent par leur inutilité proportionnelle à leur élasticité, plus ils le sont, moins ils sont fonctionnels. Dans le cas de la douance, et malgré l’incessant rebattement d’oreilles au sujet de la palette d’outils et de tests sur laquelle nous reviendrons, il en va ainsi. Les caractéristiques possible de ce qui est caractérisé ou diagnostiqué comme un cas de haut potentiel relèvent d’un inventaire à la Prévert. Pourtant, le paradoxe se révèle aisément dans la sémantique : d’une potentialité et donc d’un devenir, d’une perfectibilité pour parler comme Hegel ou Rousseau on ne peut déterminer que les processus d’auto-engendrement qui laisse entrevoir un pouvant-être et non quelque chose de fixe, de figé et gravé dans le marbre. Alors l’inventaire primordial pour formuler l’hypothèse d’une précocité intellectuelle se base essentiellement sur les thèses d’un psychologue, Jean-Charles Terrassier, dont on ignore presque tout si ce n’est la fondation de classes et d’institut spécialisés pour les enfants dits surdoués.

  Mensa, l’association de personnes à haut potentiel intellectuel, où l’on entre à partir de tests, sorte de club rotary pour personnes différentes, soucieuses de rencontrer d’autre personnes elles-mêmes différentes d’elle et des autres… Peine  elle aussi à définir correctement le concept de « surdoué », préférant finalement s’atteler à la définition en vigueur dans Le Petit larousse de 2011[1]. A savoir : « C’est un enfant dont les capacités intellectuelles évaluées par des tests sont très supérieures à la moyenne » - Ironie  malencontreuse pour une association sensée représenter l’intelligence.  Alexandra Reynaud, auteure des célèbres Tribulations d’un petit zèbre[2], ne parvient pas davantage à une définition plus convaincante, quoiqu’elle insiste sur ce concept de « zèbre » qui tend à définir le surdoué comme quelqu’un qui reste fondamentalement différent malgré sa capacité à se fondre dans le décor.

  Alice Miller quant à elle axe davantage la problématique du dit surdoué sur le « drame » de son hypersensibilité. Bien que ses travaux s’avèrent fort intéressants et tout à fait à même d’être recommandés, ceux-là s’écartent de toute problématique historique, sans tenir compte du contingent historique qui contribue au déploiement et à l’évolution de la psyché humaine et à l’intérêt plus conséquent que nous y apportons aujourd’hui. Mais nous aurons l’occasion là-aussi d’y revenir. Cela a néanmoins le mérite d’ouvrir une piste plus intéressante, mais qui rend notre culotte, ou plutôt nos concepts encore plus élastiques et moins à même de satisfaire leur adéquation avec le réel.

 

  1. Une belle batterie Tests : Q.I, WISC etc. et l’Homme dans tout cela ?

 

  C’est la palette d’outils des sciences dite « cognitives », assujetties à leur modèle néokantien  qui pose la connaissance comme différente de nous-mêmes et indépendante du sujet humain. En somme, en tentant de répondre à la question du comment, on omet déjà celle du pourquoi et plus encore on scinde le réel au lieu de le comprendre dans sa totalité.

  Or, si comme le veut l’adage il n’y a d’après cette science, de scientifique que le mesurable, il fallait bien trouver une mesure à l’intelligence : c’est le test de Q.I. Ce test est une mesure empirique qui là-encore nous conduit dans sa structure même au « spiritisme moderne »[3].  Dans ces tests, c’est l’intelligence parcellaire et non encore totale, à défaut aussi de l’intelligence qu’on qualifie maintenant d’émotionnelle, de relationnelle, sociale ou pratique, qui tente d’être testée. Or, c’est laisser croire que l’intelligence est unidimensionnelle et qu’elle existe en dehors de toute pratique, en tant que et par elle-même.

  Le Q.I ne mesure en fait qu’un score, par rapport à un échantillon établi, cette échantillon pouvant être différents d’un test de Q.I à un autre et offrant donc des scores et une appréciations aléatoires, en somme ce sont des statistiques, par rapport à des exercices souvent très scolaires. Mais le doute plane et laisse penser que le score est une mesure qui signifie véritablement quelque chose. Ainsi, à partir de 130 vous êtes reconnu comme haut potentiel, mais en deçà y compris à 129, vous ne l’êtes pas. Dommage ! Quant à l’appréciation de ces scores ils sont laissés, au grand damne de l’empirisme, aux dispositions particulières d’un psychologue dans le meilleur des cas ou d’un institut dont il est aisé de comprendre aujourd’hui que les potentiels surdoués ne sont qu’une ressource de maximisation de leur profits.

  Par ailleurs, et comme le signale le Pr. Jacques Lautray, qui enseigne à l’université paris-Descartes : « Les tests qui sont habituellement utilisés pour évaluer le quotient intellectuel cernent une forme d’intelligence que l’on pourrait dire "académique, en ce sens il s’agit de la forme d’apprentissage la plus sollicitée dans les apprentissages scolaires. [4]»

   Quant aux tests de type « WISC », s’ils sont peut-être à même d’évoluer la forme d’intelligence dominante au sein d’un individu, ou des prédisposition à faire quelque chose, nous n’en savons guère plus aujourd’hui[5]… Ce problème touche bien davantage au problème épistémologique lui-même, d’une science qui cherche à percer les mystères de la totalité d’un individu à partir d’outils empiristes qui le dissocie de lui-même.

  Enfin, nous pourrions revenir sur les postulats qui structurent ces tests à savoir notamment la logique formelle et binaire qui invalide alors les hypothèses qui décideraient de faire intervenir un tiers dans le choix des réponses. L’erreur est ici de croire que ces tests sont indépendant de toute forme a priori et de détermination tant épistémologique que sociale qui en produisent un tel résultat.  En somme et c’est une critique régulière mais justifiée : ces tests servent avant tout la reproduction sociale. Néanmoins, nous aimerions à partir de cette analyse, l’exploiter davantage et plus profondément encore, pour ne pas s’en tenir à une critique qui dissimule elle aussi les  moteurs d’une telle reproduction légitimée et nécessaire.

 

[2] Le concept de Zèbre a été formulé par jeanne Fiaud-Facchin, dans le but de réduire les incompréhensions qui entourent les « suroudés ».

[3] « On voit apparaître ici manifestement quel est le plus sûr chemin de la science de la nature au mysticisme. Ce n’est pas l’impétueux : foisonnement théorique de la philosophie de la nature, mais l’empirisme le plus plat, dédaignant toute théorie, se méfiant de toute pensée. Ce n’est pas la nécessité a priori qui démontre l’existence des esprits, mais l’observation expérimentale de MM. Wallace, Crookes et Cie. Si nous avons foi dans les observations d’analyse spectrale de Crookes qui ont amené la découverte du thallium ou dans les riches découvertes zoologiques de Wallace dans l’archipel malais, on exige de nous que nous croyions de même aux expériences et découvertes spirites de ces deux savants. Et si nous déclarons qu’il y a tout de même là une petite différence, à savoir que nous pouvons vérifier les unes et non pas les autres, les voyants spirites nous rétorquent que ce n’est pas le cas et qu’ils sont prêts à nous donner l’occasion de vérifier aussi les Phénomènes de spiritisme. En fait, on ne méprise pas impunément la dialectique. Quel que soit le dédain qu’on nourrisse pour toute pensée théorique, on ne peut tout de même pas mettre en liaison deux faits de la nature ou comprendre le rapport existant entre eux sans pensée théorique. Mais alors, la question est seulement de savoir si, dans ce cas, on pense juste ou non, et le mépris de la théorie est évidemment le plus sûr moyen de penser de façon naturaliste, c’est-à-dire de penser faux. Or, selon une vieille loi bien connue de la dialectique, la pensée fausse, poussée jusqu’à sa conclusion logique, aboutit régulièrement au contraire de son point de départ. Et voilà comment se paie le mépris empirique de la dialectique : il conduit quelques-uns des empiristes les plus terre à terre à la plus saugrenue de toutes les superstitions, au spiritisme moderne.

 

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