Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
JRCF

Pour une critique des études en Droit : témoignage d'un JRCF

Pour une critique des études en Droit : témoignage d'un JRCF

Cela fait maintenant deux ans que j’étudie dans une Faculté de Droit à Paris, et je peux témoigner de certaines choses que j’y ai vu et vécu. A titre préliminaire, je tiens à signaler que je ne fais nullement du Droit par passion mais seulement pour pouvoir passer certains concours de la Fonction publique me permettant, non pas de vivre une passion, mais au moins encore de vivre décemment. De fait, je ne suis un étudiant brillant et si certains cours arrivent à me passionner, je fais le minimum vital, deux années m’ayant suffi à comprendre que les différentes matières, ou leur manière d’être enseignées, ne m’intéressent guère. Cela ne signifie pas, loin de là, que tout soit mauvais, toutefois la majorité des choses que j’y ai vu  me parait dommageable à plusieurs titres.

 

Nos conditions d’études et la conscience politique étudiante

 

Parlons des conditions d’études. En première année les amphithéâtres étaient surchargés avec des étudiants notant leur cours à même le sol, chose qui semble-t-il, s’est encore aggravée en 2016, les nouveaux étudiants étant encore plus nombreux qu’avant. Effet de cette surpopulation, la Wifi était souvent saturée. J’ai aussi pu constater un départ assez important d’étudiants lors des premières semaines de la Fac, ceux-ci ayant été visiblement mal orientés au lycée. En même temps on promet souvent qu’avec une filière Droit (actuellement l’une des plus prisées) on trouve un travail facilement, dans une période de chômage aggravé : il est normal qu’on trouve de nombreuses personnes, sans doute poussée par leurs parents, dans cette filière sans que ce soit leur véritable passion. Précisons aussi que nous fûmes seulement 45% à passer en seconde année, je vous laisse vous imaginer l’énorme gâchis !

A côté, certains étudiants sont obligés de travailler pour pouvoir vivre convenablement et payer leurs études. Et j’ai pu constater qu’en travaillant certains n’ont ni le temps d’aller en cours, ni de les apprendre convenablement chez eux. Cependant, pour ceux pour qui il n’y a pas assez de sélection, on voudrait mettre en place un concours spécial permettant d’entrer en Master, la simple obtention de la Licence ne suffisant plus !

Venons-en à un sujet fâcheux, la politique chez les étudiants. Si l’on trouve comme c’est souvent le cas dans les Facultés de Droit des gens engagés à droite, ce n’est pas d’eux dont je veux parler, mais de la masse apolitique des étudiants, qui compose en réalité la majorité. Ce n’est pas tellement qu’ils soient vierge de tout, mais plutôt qu’ils aient une vision caricaturale, faible et une compréhension partielle ou inexistante du clivage Gauche/Droite et des enjeux politiques en général. On parle ainsi des fois de la politique comme de la météo. Certains s’interrogent sur la violence policière, notamment suite au viol du jeune Théo par des membres de la BST d’Aulnay, sur le tirage au sort et sur la Vème République, mais cela ne dépasse jamais le début de la réflexion. On se sent faillir quand on apprend que Trump a été élu, alors que tous ou presque voyait la « progressiste » (à croire que ce mot ne veut plus rien dire !) Clinton l’emporter haut la main. Vous pensez ! La démocratie américaine aux mains d’un type pareil ! Le double de Le Pen et de Poutine ! A ce sujet, certains étudiants ne se gênent pas pour donner de brillantes interprétations d’analyse politique, et cela en pleine exposé noté, sur la raison de la victoire de Trump : « c’est parce que les Américains sont des idiots ». Je ne sais toujours pas s’il s’agit d’un mépris nationaliste ou d’un mépris de classe ! D’autres vont voter Macron, non par développement d’une pensée politique, mais parce qu’ils partagent la même vision de la modernité que BFM TV, ou bien en second tour par « antifascisme » présidentiel contre Le Pen, et dans ce cas-là ils sermonneront leurs amis sur leur abstention « qui pourrait faire gagner le FN ». A ce sujet, je note que notre Doyen est sorti de sa neutralité à ce moment pour nous inciter à voter « Jupiter » face « au retour des heures les plus sombres de notre histoire ».

L’idéologie caritative est aussi très présente. En effet, on dispose, dans ma fac, d’un certain nombre de ce genre d’associations, en plus d’étudiants engagés dans une assos à l’extérieur, prônant la solidarité, l’entraide, le partage entre étudiants, et même parfois aux SDF et à d’autres malheureux de ce monde. Toutefois, sans critiquer en soit l’aide que peuvent apporter de telles associations, cela devient lassant de les voir dépolitiser certaines questions, préférant se tourner vers les conséquences et non les causes des problèmes, sauf si on les prend individuellement. « Solidarité » ne devient à la fin qu’un mot creux lorsqu’on  se contente seulement d’aider l’étudiant qui doit taffer à côté, sans s’intéresser à ce système qui oblige ses étudiants à le faire sans même leur assurer un job convenable à la fin de leurs études. De même pour le SDF à qui on donne à manger sans chercher à comprendre le système qui appauvrit et envoie dans la précarité tous ces gens.

Vous me direz sans doute que je suis un peu dur, au fond ce n’est pas de leur faute s’ils s’intéressent peu à la politique. Et bien je répondrais : la responsabilité est l’un des fondements de notre ordre juridique et on aime responsabiliser le chômeur, l’ouvrier, le fumeur, etc., alors pourquoi déresponsabiliser les étudiants d’une des matières les plus imbriquées dans la politique avec la philosophie et l’économie ? Pourquoi ne pas considérer qu’ils sont responsables devant l’Histoire ? N’étais-ce pas la leçon du « Pourquoi je hais les indifférents » de Gramsci ? * N’y a-t-il pas une forme de lâcheté à refuser de mettre les mains à la pâte pour faire l’Histoire et à la place s’endormir pendant cinq ans jusqu’à la prochaine présidentielle ? Alors que notre pays est en pleine tourmente et risque la dissolution, que certains croient qu’on combat le FN en laissant faire la politique qui le fait monter et à voter contre lui au second tour, ce serait une grave erreur.

 

Le juriste, serviteur inconscient (ou pas) de la classe capitaliste

 

Les professeurs, sauf certaines exceptions, que j’ai rencontré étaient majoritairement des positivistes, c’est-à-dire qu’ils étudiaient la règle de droit pour la règle de droit, quand ils ne nous faisaient pas un catalogue de mesure, sans presque un véritable jugement de valeur dépassant ce cadre juridique. Ainsi l’Histoire, l’économie et la sociologie n’ont quasiment pas le droit de cité sauf dans des versions minimes. On critiquera ici où là le fait que la réforme de la décentralisation ne va pas assez vite, on parlera rapidement de sociologie familiale en droit de la famille, mais on ne parlera pas de l’injustice du Code pénal, ni du risque causé par l’avalanche de lois sécuritaires sur la démocratie en France. Notre Code actuel est extrêmement répressif en permettant l’incarcération pour tout un tas de délits ou crimes, créant entre autres une surpopulation carcérale. M’étant rendu à des audiences du Tribunal correctionnel, j’ai pu voir un homme condamné à 8 mois de prison avec sursis et à une amende pour avoir refusé de donner son ADN ! Ai-je aussi besoin de rappeler l’histoire de cet homme condamné à deux mois de prison ferme pour le vol d’un paquet de riz et de pâtes parce qu’il avait faim ? ** A la fin de chaque code il existe un index chronologique des lois. J’ai compté le nombre de page de celui du code pénal 2017 en deux temps, d’abord de la première loi du 19ème siècle à 2000, et dans un second temps de 2000 à 2016. Résultats : pour le premier, 12 pages, pour le second, 63. A part ça les politiques sont trop laxistes !

Ajoutons aussi l’européisme militant de plusieurs professeurs, en particulier de matière comme Organisations européennes et d’Institutions communautaires. Leurs yeux s’illuminent en parlant de cette magnifique Union, chantre de la démocratie, guidée par Victor Hugo, Robert Schumann et Saint Jacques Delors ! Les arguments pour expliquer le nombre important d’européens ne partageant pas ce point de vue : les gens n’y comprennent rien ; c’est parce que l’UE c’est loin pour eux ; une vaste manipulation de politiciens ; la haine de l’autre ; le repli sur soi. Point de délocalisation, point de privatisation demandée par l’UE (notamment des transports ferroviaires français d’ici 2020), pas de baisse des salaires due à la libre concurrence et à la pression de la part de l’employeur que cela permet, pas de pollution due à la libre-circulation des marchandises***, pas de déréglementation du travail… J’ai très sérieusement entendu de la part de l’un de ses enseignants qu’il n’existait que deux systèmes : soit le libre-échange (on ne parle pas de capitalisme), système garantissant la liberté, et de l’autre le système -infame cela va de soit- totalitaire, dont le meilleur représentant était la défunte URSS.

Ils oublient que cette Union Européenne est avant tout une union commerciale. Il n’y a guère qu’un professeur de droit commercial que j’ai entendu rappeler cette évidence : la Constitution de la Vème République et les Traités européens permettent un système de libre-échange et le sauvegarde.

Au fond les études de droit sert actuellement à perpétuer ce type très particulier de « salariés » de la bourgeoisie qu’est le juriste, dont le rôle est de poser en droit les principes économiques de la domination bourgeoise.

 

Quentin, militant JRCF et étudiant en droit

02/08/2017

 

*Disponible sur le site www.Initiative-communiste.fr

** « Lot : deux mois ferme pour avoir volé du riz et des pâtes parce qu’il ‘’avait faim’’ ». Midi Libre. 13/05/2016.

***Je conseille le très bon documentaire de Gilles Balbastre « Transport de marchandise : changeons d’ère ! » disponible sur You Tube.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article